Sac la mort : « La-di-la-fé » et « râlés-poussés » en Réunion

Écrit par Guillaume Chérel Catégorie : Cinéma Mis à jour : mardi 3 janvier 2017 18:41 Affichages : 1956

Sac la mortPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/  Mieux vaut connaître un peu le contexte social et historique de la Réunion, hors sites touristiques, pour apprécier "Sac la mort", deuxième long-métrage d’Emmanuel Parraud. Sinon vous risquez de passer à côté...

Patrice apprend l'assassinat de son frère de la bouche même du tueur, le « sabre » (destiné à couper la canne à sucre) ensanglanté à la main. Il apprend ensuite qu’il doit quitter sa « maison » (une « case-la-misère », comme on dit là-bas en kréol réunionnais, avec un « k », parce qu’elle « cache la misère »). Déjà qu’on le devine Rmiste, le voilà SDF. Vu son phrasé et son comportement général, on comprend également qu’il a dû beaucoup boire de rhum Charrette et de la Dodo, la bière locale, accompagné, peut-être de zamal, l’herbe du cru, très puissante et ravageuse de cerveau. Alors que sa mère crie vengeance, ravagé de culpabilité, Patrice voudrait surtout retrouver un toit et garder la raison. Il sent que quelque chose ne tourne pas rond, lutte pour ne pas sombrer dans la folie. Tout semble se liguer contre lui. Il s’en prend même à ses amis qui ne comprennent pas son attitude paranoïaque et violente ; sauf un, rasta, étrangement silencieux.
Le réalisateur Emmanuel Parraud connait bien son île qu’il aime malgré ses difficultés et sa violence. Île « intense », baignée de religion, superstition et sorcellerie (le fameux « sac la mort » ?!, dans lequel on trouve une tête de poulet tranché…). Tous les acteurs parlent kréole et aussi français bien sûr. Ils sont amateurs, ça se sent. Nous sommes dans la réalité, tout en étant au sein même des croyances réunionnaises. La Réunion, c’est l’île du pirate La Buse, du sorcier Sitarane et de la colonialiste madame Debassayns. Tout y est : même la politique locale en fond sonore pendant la campagne électorale (Alain Rosenfeld, Tristan Pontecaille au son). Comme le personnage principal, le spectateur reste entre cauchemar et réalité. "Sac La Mort" bénéficie d’un casting pur jus "kréol’ (avec un k)", avec comme anti-héros Patrice Plamesse, à la fois attachant et dérangeant car on se le sent capable d’exploser à tout moment, comme le volcan du Piton de la Fournaise. La Réunion est une île volcanique, ne l’oublions pas : « y’pét’quard’tour » ! Les images (de Benjamin Echazaretta ) sont souvent très belles (la superbe nature des Tropiques - mer, montagne, canne à sucre, vent - est présente) mais le jeu des acteurs laisse parfois à désirer. Au point qu’on se demande si un documentaire n’eut pas été plus adéquat au sujet : la post-colonisation pas encore digérée et la paupérisation des cafres, descendants d’esclaves « noirs-marrons ». 
"Sac la mort" est le second long-métrage d’Emmanuel Parraud, après « Avant-Poste » présenté lui aussi à l'ACID à Cannes en 2009.
 Depuis 2010, il tourne ses films principalement à la Réunion ; déjà  "Avant-Poste" s’y achevait. Il prépare actuellement deux autres long-métrages. Dans le premier qui s’intitule "Maire ou Jamais", nous retrouverons Patrice et Charles-Henri les deux protagonistes principaux de "Sac la Mort". Le second, "Le Point Gris" se déroulera en Guyane. Depuis 1989, Emmanuel Parraud a également réalisé plusieurs court-métrages, notamment "La Statue de la Vierge" et "La Steppe", primés en festivals et diffusés sur les chaînes de télévision françaises. Son moyen-métrage le plus récent, "Tout, tout a continué", figurait en compétition nationale au Festival international de Clermont-Ferrand cette année.

Sac la mort, d’Emmanuel Parraud (1 h 18). Sortie nationale le 15 février 2017
Interprétation : Patrice Planesse, Charles-Henri Lamonge, Nagibe Chader, Didier Ibao
Scénario : Emmanuel Parraud
Image : Benjamin Echazaretta
Son : Alain Rosenfeld, Tristan Pontecaille
Montage : Grégoire Pontecaille
Production : A Vif Cinémas, Spectre productions