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Topor n’est pas mort, la preuve il mord encore...

Écrit par Guillaume Chérel Catégorie : Romans français Mis à jour : mardi 26 janvier 2016 17:33 Affichages : 1467

Roland ToporPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/ « Incroyable Topor », écrit justement Pacôme Thiellement dans sa préface à « Joko fête son anniversaire », publié chez Wombat (1), comme une trentaine d’autres inédits de l’homme au rire de hyène… qui a reçu le Prix des Deux-Magots en 1969 pour ce livre : « Artiste unique en son genre, reprend t-il, atteignant une sorte d’absolu de la cruauté et de la ridiculisation du monde entier, il n’aurait écrit que des romans, il serait considéré comme l’un des plus grands écrivains du XXe siècle, du niveau de Kafka, Hasek, Borges. Il n’aurait fait que des pièces de théâtre, un des plus grands dramaturges, pas loin de Beckett, Genet, Copi. Que des dessins, un artiste aussi important que Giacometti ou Bacon. Il a tout fait, avec un niveau de génie constant, une grâce folle et une puissance visionnaire intacte. ». Alors qu’on continue de considérer Roland Topor (1938-1997) comme un grand déconneur, regrette-t-il… Ne retenant de lui que sa (courte) période télé : « Merci Bernard » et Palace, repris par Jean-Michel Ribes, ou « Téléchat » ; ou son passage à Hara-Kiri. Il a aussi collaboré aux revues « Art » et « Bizarre », au mouvement « Panique », avec Arrabal et Jodorowski. Son premier roman, « Le locataire chimérique » a été adapté au cinéma par Roman Polanski ; sans oublier son travail de graphiste, le film d’animation « La planète sauvage ».
Il en va ainsi des grands éclectiques, comme Jean Cocteau. Leur légèreté passe pour un manque de profondeur alors qu’il ne s’agit que de talent et de curiosité pour toutes les formes d’art. A force de les voir tout faire, avec facilité (apparemment) les bas de plafond (lourds de gravité) pensent qu’ils ne font rien. C’est tout le contraire, ils font tout, sont tout, voient tout, ou presque, car ils embrassent la totalité du monde. Une Humanité trop étriquée, trop absurde, pour qu’ils se contentent d’une seule vision… de ce monde. Comme dans Barltelby, la Nouvelle éponyme de Melville, ou Ignatius Reilly, dans « La Conjuration des Imbéciles ».
Jeune homme travailleur, Joko se rend à son travail à la citerne de la ville, comme tous les matins, lorsque subitement un homme lui saute sur le dos et lui ordonne de le porter, contre rémunération, jusqu'à son hôtel. D'abord outré d'être pris pour une bête de somme, Joko ne tarde pas, comme ses collègues, attirés par l'appât du gain, à changer d'avis et à se vendre. Il s’agit d’un congressiste logeant à l’hôtel Concordia. Tous acceptent parce que c’est bien payé. Mais la dépendance entre Joko et ses clients va prendre des formes tout à fait étranges et monstrueuses, l'entraînant avec toute sa famille dans un véritable cauchemar. Relecture de la théorie du maître et de l'esclave, fable cruelle et kafkaïenne, d'une drôlerie grinçante, sur l'aliénation de notre rapport au travail, « Joko… » est un des romans les plus noirs et féroces de Topor.
Ce court roman est d’une modernité certaine. Déjà, le titre : « Joko fête son anniversaire »… on dirait un adorable conte pour enfant, alors qu’il s’agit d’un cauchemar pour adultes. Une métaphore parfaite de l’esclavage moderne, où le rapport de force est basé sur l’argent et le goût de certains hommes (et certaines femmes) pour la domination. C’est aussi une parabole perverse sur la relation sadomasochiste, loin d’Histoire d’O, puisque de sexe il est peu question. De violence, toujours. A la fois physique et psychologique. On imagine bien des grecs endettés d’aujourd’hui, ou des « migrants » de la « Jungle » de Calais, transformés en sherpa, avec sur leur dos les prétendus « décideurs » de Davos. Non, décidément, Topor n’est pas mort. La preuve, il mord encore.

Joko fête son anniversaire
Auteur : Topor
Préface de Pacôme Thiellement
Editeur : Wombat, collection « Les insensés », 121 p, 14 euros

(1) Le théâtre complet de Topor bientôt disponible : A paraitre en avril : Théâtre panique, tome 1; Le Bébé de Monsieur Laurent ; Fatidik & Opéra ; Vinci avait raison - Préfaces d’Arrabal / Postface de Roland Topor
(*) Chez le même éditeur, « Manuel érotico-culinaire judéo-japonais » et « Comment élever des loups », de Jacques Douglas (311 p, 22 euros).