Djibouti : un portrait onirique et sombre du Spleen du légionnaire

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Romans français Mis à jour : lundi 4 janvier 2016 12:16 Affichages : 1641

DjiboutiPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ L'auteur, Pierre Deram, polytechnicien de 26 ans ayant lui-même séjourné en Afrique, accorde beaucoup, et d'entrée, au personnage qu'est la capitale éthiopienne. Une ville telle Djibouti, ce lieu où on ne fait que passer quand on est un étranger en transit comme le héros débarqué quelques mois auparavant pour intégrer une garnison française, on y entre un jour ou une nuit, puis on en sort, une nuit ou un jour, et la vie continue comme si rien ne s'était passé, du moins c'est ce que l'on croit -et sans doute, d'une certaine façon, est-ce ce qui se produit, car la vie gagne toujours.

Il est ainsi des lieux de passage. Djibouti en est un, ce qui revient à dire en vérité que c'est là que tout se passe. Dans le laps de temps de la rencontre fiévreuse avec cet autre qu'est l'Afrique, montent à la tête tous les troubles possibles, jusqu'à ceux qui rendent fou. Ici cela se passe en une nuit, cela se passe maintenant, et intensément, avec des flash-back incessants rythmant le récit. C'est toujours la nuit qu'on défait le mieux ce qu'on a tissé le jour, ainsi que le savent les femmes depuis Homère. Ici et maintenant, dans cette nuit africaine, c'est un homme, Markus, qui passe. Il passe sa dernière nuit à Djibouti. Et en ce point crucial, passé et enfance, ainsi qu'ailleurs et horizons convergent. Car derrière l'individu désabusé, c'est l'humanité qui est démythifiée, là même où plongent ses racines anhistoriques.
L'espace, le temps, le sujet...: la vie, en un mot. Comme le titre: en un mot, "Djibouti "est un livre sur la vie quand on s'y sent désorienté, comme dans une ville étrange dont on s'arrachera, dût-elle nous coller à la peau. Il y est question de l'espace et du temps, de ce que c'est que parcourir des lieux inconnus et s'y poser en transit quelques mois, puis le quitter; de ce que c'est qu'arriver, grandir, aimer, pleurer, partir aussi, déployant ce déroulement absurde des jours et des nuits, et de sa jeunesse pour rien, dans la vraie vie. Et quoi de mieux pour en parler parfois, de ce voyage intérieur immobile ou au ressac lancinant, que des descriptions extérieures, comme celles animant une ville qui tourne en rond sans axe, le jour, la nuit, intra muros, celle de Djibouti ici et maintenant?
Au-delà des murs de ce focus urbain qu'est Djibouti, tout le paysage éthiopien s'impose sous la plume magique de Pierre Duram avec une souveraineté onirique, ce en quoi le style rappelle les récits poétiques, comme si "le grand Meaulnes", se trouvait parachuté sur "le rivage des Syrtes", et qu'il lui prenait le lyrisme de composer une sorte de Spleen du légionnaire. Le décor est à peine fantasmé pour qui connaît l'Afrique, pour qui y a marché, vibré, aimé, et il en surligne l'exaltante beauté sans égale, en quelques scènes magnifiques où ondule un corps d'Egyptienne irradiant le cloaque d'un hôtel miteux, où un petit singe vert s'endort contre le ventre chaud de filles, où l'eau du ciel vient rafraîchir le linceul de morts apaisés. Mais la dominante est résolument glauque, la description s'articule en un album photos colorisé de romantisme sombre: tout y est exacerbé pour dire à quel point en cette terre hostile, le soleil est implacable et l'agitation vaine - plus on se débat, plus on s'enlise dans son jus. A croire que cette Afrique-là est indifférente aux hommes. Dans son incendie permanent, la nature y consume sans état d'âme les coeurs tendres et les peaux fragiles qui n'en réchappent que marquées au fer. Les personnages semblent y grésiller sur place comme des insectes de nuit dansant trop près d'une lampe à pétrole. Dans le noir de la nuit, des lanternes colorées décorent les bouges où boire des bières tièdes avec des prostituées, et se battre entre hommes, parce que c'est le jeu, et qu'on est là pour ça, s'abrutir pour survivre à l'enfer, en s'arcboutant les uns aux autres, en enlaçant les corps au combat comme au lit, à même le sol d'un bar ou debout contre un grillage de caserne, histoire d'amortir les chocs en s'épaulant, de mieux faire face à deux peut-être.
Car que se passe-t-il dans une ville comme Djibouti la nuit? Cette nuit-là? Comme toutes les autres peut-être jusqu'à cette dernière pour Markus, la même rengaine, celle de la condition humaine: l'histoire raconte la tragique impuissance d'individus enrolés dans une existence où ils déambulent aveugles, en une sorte de rappel à la conscience de l'humanité tout entière jetée au monde. Une hantise commune emcombre les personnages que côtoie Markus, celle du paradis perdu, entrevu ou promis. Si les Africains sourient systématiquement en réponse fataliste à la vie quoi qu'elle apporte, la femme française du colonel, les officiers, les recrues, assaillis par l'absurde, sont empreints d'une mélancolie poisseuse. Comme ils écarteraient les essaims de mouches qui les harcèlent dehors, ils semblent chasser au-dedans de leur conscience, des remords sans fond et des ratages irréparables, certains avec une rage dérisoire que le désespoir n'a pas dissuadée tout à fait. Chacun, Européen ou Africain, porte comme il peut, presque sans gêner les autres, son vécu dramatique, voire son traumatisme, et les plus résistants, ou les plus jeunes, s'accrochent à des rêves inaliénés de fraternité et de salut. D'où la bouleversante tendresse des soldats envers les prostituées, leurs soeurs d'infortune, seul rempart contre l'inertie féroce d'un monde insensé et l'inexorable solitude de ceux qui ont quitté une fois pour toutes l'enfance - et bientôt Djibouti.

Djibouti

Auteur: Pierre Deram
Editeur: Buchet-Chastel
Parution: 20 août 2015
Prix: 11 euros