Vie et aventures de Jack Engle : Walt Whitman et l’enfant des rues

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : dimanche 14 juillet 2019 11:41 Affichages : 355

waltPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Au 19ème siècle, ce fut un genre littéraire traditionnel, surtout chez les Anglo-Saxons. Un genre qu’on qualifiait de « city mysteries », et dans lequel s’inscrit tout naturellement « Vie et aventures de Jack Engle », un texte paru initialement en feuilleton (en vingt-deux chapitres) et anonymement dans « The Sunday Dispatch » en 1852. Son auteur caché est tout simplement le monumental Walt Whitman (1819- 1892), tenu avec Emily Dickinson comme la grande figure de la poésie américaine du 19ème siècle, et auteur du magnifique poème en vers libres, « Feuilles d’herbe ». Et Robert Louis Stevenson alla jusqu’à écrire : « Qu’il exerce ou non une influence déterminante sur la littérature de l’avenir n’empêchera pas qu’il soit l’un des plus symptomatiques témoignages du présent ». 

Le livre, jusqu’alors inédit, a été déterré des archives du journal américain par Zachary Turpin, un jeune chercheur de l'Université de Houston, Texas, qui effectuait des recherches sur un tout autre sujet… « Vie et aventures de Jack Engle » est un roman d’apprentissage. Il relate l’histoire de Jack, un enfant des rues de New York qui sera recueilli par Ephraïm Foster, un charcutier et marchand de lait ambulant, pour lui éviter « la froide charité de l’orphelinat ». Plus tard, il sera placé chez Cover, un avocat immoral, et tout aussi inexorablement que fortuitement confronté à son propre passé. Dans cette tranche de vie de Jack Engle, on croise des « petites gens » de New York- des danseuses, des avoués en fin de carrière, des ouvriers… La légende dit que, les droits d’auteur étant à l’époque une notion inconnue outre-Atlantique, Whitman se serait inspiré d’« Oliver Twist » du Britannique Charles Dickens- on y trouverait également de nombreuses similitudes avec un autre roman de Dickens : « David Copperfield ». Le livre de Whitman est sous-titré : « Une autobiographie dans laquelle le lecteur retrouvera des personnages familiers »- serait-ce alors un aveu à peine caché pour reconnaître les emprunts ? Et puis, en introduction, l’auteur s’adresse à son lecteur : « Voici une histoire vraie narrée à la première personne parce qu’elle fut d’abord transcrite par son principal protagoniste pour distraire un ami proche. Du texte d’origine, nous ne sommes guère éloignés, même si la présente version est plus élaborée ». Nous voilà donc prévenus : Walt Whitman, dans l’histoire, n’a été qu’un rapporteur de la vie et des aventures d’un jeune homme qui a 22 ans lorsqu’il raconte…
Donc, si l’on en croit Walt Whitman, on lit là « un drame bien réel » dans lequel « les acteurs porteront de faux noms pour éviter que des étrangers puissent les identifier ». Et nous voilà, d’entrée, embarqués à New York- incipit : « A midi et demi précis, alors que le soleil faisait resplendir les pavés de Wall Street, un jeune garçon répondant au nom pieux de Nathaniel, vissa sur sa tête aux cheveux ras un chapeau de paille, qu’il avait payé la somme de vingt-cinq cents le matin même, et annonça son intention d’aller déjeuner ». Pour cet enfant des rues, le marchand de lait envisage une carrière d’avocat- il ignorait que celui vers qui il dirigea le gamin était un margoulin… Moins noir qu’un Dickens, avec « Vie et aventures de Jack Engle », Walt Whitman explore la société américaine du 19ème siècle, le New York des années 1850 miné par l’affairisme et la concurrence des religions tout en y ajoutant une pointe d’humour, d’ironie. Ce qui donne une once de légèreté à un texte révolutionnaire lors de sa parution tant par son style que par ses thèmes, et qu’on rangeait alors dans la case de la « littérature romanesque populaire ». Un texte dans lequel vibrent les pulsations d’une Amérique naissante…

Vie et aventures de Jack Engle
Auteur : Walt Whitman
Traduit par Thierry Beauchamp
Editions : Le Castor Astral
Parution : 2 mai 2019
Prix : 18 €

À mon âge- je n’ai pas encore précisé que je venais d’avoir vingt ans-, un jeune homme intelligent et débordant de santé a besoin de se fixer un but bien réel qui mobilise sa vitalité, ses sentiments et son énergie morale et physique presque illimitée. Il n’a pas besoin d’être défini : certains le découvrent dans l’assouvissement d’un désir effréné de courir les mers, de visiter d’autres pays ou plus simplement de changer d’herbage ; d’autres y parviennent en se fixant un objectif particulier qu’ils mettent tout leur cœur à essayer d’atteindre. Il peut prendre des formes aussi diverses que l’humanité et il faut se garder de le leur rendre inaccessible.