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L'arbre-monde : Richard Powers en lanceur d’alerte

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : dimanche 30 septembre 2018 19:16 Affichages : 266

powersPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / C’est acquis, au moins depuis la parution de « Le Temps où nous chantions » (2003) : Richard Powers, 61 ans, est un des meilleurs écrivains nord-américains contemporains. Mais cette fois avec son douzième et nouveau roman « L’Arbre-monde », il nous revient dans le costume de lanceur d’alerte, version écolo. Reprenant Darwin et aussi les (re)découvertes récentes de la science, il développe sa thèse selon laquelle le monde végétal se comporte intelligemment et que sans les plantes pas d’humanité… Donc, avant la catastrophe, peut-être faudrait-il songer à donner des droits aux arbres. Et on lit, entre autres : « Des messages sourds émanent de l'écorce contre laquelle elle s'appuie. Des sémaphores chimiques transmettent dans les airs. Des courants s'élèvent des racines qui agrippent le sol, relayés sur de grandes distances par des synapses fongiques reliées en un réseau grand comme la planète. Les signaux disent : une bonne réponse mérite d'être réinventée de zéro, encore et encore », et aussi : « C'est un miracle, explique-t-elle à ses étudiants, que la photosynthèse : une prouesse d'ingénierie chimique qui sous-tend toute la cathédrale de la création. Tout le branle-bas de la vie sur Terre surfe sur ce tour de magie qui défie l'entendement. Le secret de la vie : les plantes mangent la lumière, l'air et l'eau, et l'énergie accumulée sert à faire et créer toutes choses ».

Mais il ne faudrait pas oublier que Richard Powers est d’abord et avant tout un romancier. Alors, quand il se lance dans l’épopée de « L’Arbre-monde », ça devient une histoire format XXL, un livre épais et étourdissant à la mesure de l’univers. Et voilà le lecteur qui emboîte les pas de la docteure en botanique Patricia Westerford. Pendant des années, elle a vécu seule dans la forêt- elle a étudié les arbres et a fait une découverte : les arbres communiquent entre eux. Et autour de Pat la botaniste, vont se mêler, s’entremêler les destins de neuf personnes. Elles se dirigent vers la Californie, là où un séquoia est menacé de destruction. « Vous et l'arbre de votre jardin êtes issus d'un ancêtre commun. Il y a un milliard et demi d'années, vos chemins ont divergé. Mais aujourd'hui encore, après un immense voyage dans des directions séparées, vous partagez avec cet arbre le quart de vos gènes... », commente la botaniste à un groupe d’étudiants. Dans cette fresque monumentale qu’est « L’Arbre-monde », elle leur dit aussi que si on concentrait la création du monde en une heure, la naissance des sols, des montagnes, des fleuves et des végétaux occuperait une bonne quarantaine de minutes alors que l’homme arriverait, lui, dans les trente dernières secondes et qu’en quelques secondes, il asservirait tout ce qui l’entoure…
Roman de la vie et de la transmission, « L’Arbre-monde » est à l’image de la nature. Construction pertinente qui tient quasiment du miracle, avec quatre parties : racines, tronc, cime et graines. Les personnages ont pris des chemins différents, Patricia Westerford la botaniste, Nicholas Hoel l'artiste, Mimi Ma l'ingénieure, Adam Appich le psychologue, Ray Brinkman le spécialiste de la propriété intellectuelle, Neelay Mehta le petit génie de l'informatique, Douglas Pavlicek, Olivia Vandergriff et aussi Dorothy Cazaly… Les uns vont se lancer dans l’activisme, les autres misent sur la pédagogie en espérant une prise de conscience. Les uns écriront des livres, les autres vanteront la technologie, seul moyen à leurs yeux de changer le monde…
Et Richard Powers, en lanceur d’alerte, ne s’en tient pas au roman d’un monde où l’on refuserait l’évidence, l’inexorable… Il va plus loin, pousse la réflexion avec force développements et commentaires des sciences de la vie et de la terre. Il entr’aperçoit des arborescences informatiques mais surtout, à aucun moment dans les pages de « L’Arbre-monde » et à travers ses personnages, il n’envisage pas de désigner, de pointer nommément un responsable, un coupable… Et on lit, on relit, encore et encore les premiers mots, les premières lignes du roman éblouissant de Richard Powers : « Au début il n’y avait rien. Et Puis il y eut tout… Chaque morceau de terre réclame une nouvelle façon de le saisir… » Nous voilà prévenus, alertés.

L’Arbre-monde
Auteur : Richard Powers
Editions : Le Cherche-Midi
Parution : 6 septembre 2018
Prix : 22 €