Pauline

Hippie : Paulo Coelho au temps du « flower power »

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : samedi 11 août 2018 09:27 Affichages : 845

CoelhoPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / D’abord, comme de la méfiance à l’ouverture d’un livre où l’auteur invoque « Marie conçue sans péché » puis cite l’Evangile de Luc et aussi le grand Rabindranath Tagore (1861- 1941). Ensuite, comme de la crainte de plonger dans un grand gloubiboulga au moment de se lancer dans « Hippie », la nouvelle production du Brésilien Paulo Coelho, 70 ans, natif de Rio de Janeiro.

Oui, méfiance et crainte puisque Coelho a publié, entre autres, un archi-best-seller- « L’Alchimiste » (1988, à ce jour 150 millions d’exemplaires vendus dans 170 pays à travers le monde) ou encore un roman ni fait ni à faire- « Adultère » (2014). Coelho, c’est l’inventeur du concept de la « légende personnelle », cette idée selon laquelle nous serions tous porteurs d'un destin particulier et favorable qui dépendrait de notre capacité à retrouver nos envies profondes. Avant de connaître la gloire littéraire, l’écrivain a été un parolier de chansons réputé et courtisé dans son Brésil natal- il a écrit notamment pour la grande Elis Regina (1945- 1982) et Raul Seixas (1945- 1989). Et plus tôt encore, il a vécu l’expérience hippie. Ce qui donne la matière à son nouveau roman, « Hippie », furieusement autobiographique.

Adolescent, il avait annoncé à sa mère qu’il voulait devenir écrivain- elle lui répondit : « Ecrivain, il n’y en a qu’un, c’est Jorge Amado ! » On ne peut pas dire et écrire que c’est là une bonne façon d’encourager un jeune garçon à vivre sa vocation. C’est aussi l’époque où le Brésil est aux mains de l’armée. La dictature emprisonne les artistes et même les apprentis-artistes. Les chanteurs et musiciens Caetano Veloso et Gilberto Gil filent aux Etats-Unis où ils électrifieront la bossa nova et créeront le « tropicalisme »- révolution musicale psychédélique. C’est l’époque où Paulo Coelho subit la torture militaire… Peu après, il prend une grande décision : il quitte le Brésil, direction les Pays-Bas. Plus précisément, Amsterdam. « En septembre 1970, deux places se disputaient le privilège d’être considérées comme le centre du monde : celle de Piccadilly Circus à Londres, et celle du Dam, à Amsterdam. Mais tout le monde ne le savait pas : la plupart des gens, si on leur avait posé la question, auraient répondu : « La Maison Blanche aux Etats-Unis, et le Kremlin, en URSS ». Parce que ces gens tiraient leurs informations des moyens de communication déjà complètement dépassés », écrit Paulo Coelho…
Aujourd’hui, le Brésilien passe une bonne partie de son temps à Genève, haute place de la finance internationale, mais n’en oublie pas pour autant le jeune homme qu’il fut, ce jeune homme influencé par Jean-Paul Sartre et les existentialistes, les philosophes Heidegger et Kierkegaard, la musique de Serge Gainsbourg, les cinéastes de la Nouvelle Vague... Ses années hippie, ce fut drogue, sexualité débridée, amour libre- il se souvient : « Nous représentions une menace pour la société et les bonnes mœurs, un risque de perversion pour toute une génération. Personne ne nous comprenait, on édictait nos propres règles, on vivait les choses avec intensité ». Plutôt que de rédiger ses Mémoires ou son autobiographie, il a opté pour la forme romanesque mais ne cache pas que sa vie et son expérience ont grandement alimenté « Hippie ».
Il a rêvé le Pérou, les Incas, le Machu Pichu. Il a débarqué à Amsterdam. Y a expérimenté les drogues- le LSD, la cocaïne, « la drogue du démon capitaliste », mais jamais pris d’héroïne. Y a fréquenté des adeptes de Krishna, dansé et chanté avec eux « Hare Krishna », s’en est éloigné quand il a compris qu’ils prônaient l’abstinence sexuelle. Y a rencontré Karla, elle avait alors 23 ans et voulait aller à Katmandou, capitale du Népal. Elle lui parle du Magic Bus, qui pour 100 dollars partait de quelques villes d’Europe pour aller jusqu’à Katmandou, en traversant la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, l’Inde... « On the road » avec le Magic Bus qui avait déjà inspiré une chanson des Who, à la fin des années 1960… Il s’arrête à Istanbul, y découvre le soufisme et les derviches tourneurs, quitte le Magic Bus, laisse Karla partir vers Katmandou, rentre au Brésil…
De nombreux maitres en philosophie « coelhienne » expliquent doctement que « L’Alchimiste » est le fruit, la conséquence de l’expérience hippie de Paulo Coelho. Lequel écrit simplement : « Quand on a confiance en soi, on fait confiance aux autres. Parce qu'on sait intimement que le jour où on sera trahi- et cela arrivera, c'est dans la nature du monde-, on aura les moyens de se défendre. Courir des risques fait partie des choses qui donnent du sel à la vie », ou encore « Qui veut apprendre à se connaître commence par explorer le monde ». Quelques grincheux même pas nés au temps du « flower power » et du « peace and love » trouvent tous les défauts du monde à ce « Hippie », dénoncent un ton mielleux et une pensée aussi extatique qu’infantilisante. Paulo Coelho, qui se cache derrière le narrateur, se souvient du « Brésilien maigrichon portant le bouc » qu’il fut. Et se présente en anti-héros dans un roman qui transpire, à toutes les pages, la sincérité. C’est déjà ça…

Hippie
Auteur : Paulo Coelho
Editions : Flammarion
Parution : 6 juin 2018
Prix : 19 €