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Trappeurs russes, coureurs des bois et boxeur chercheur d’or en Sibérie : la saga des mangeurs de vent de la Taïga

Écrit par Guillaume Chérel Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : vendredi 10 août 2018 11:27 Affichages : 159

le temps geléPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/ En ce qui concerne la littérature du « Grand-dehors », dite Nature-writing, dont on nous rebat les oreilles depuis des décennies, les russes n’ont rien à envier aux américains. Les trois auteurs russes, cités ci-dessous, feraient passer la vie tumultueuse du franco-russe Joseph Kessel pour une aventures de Oui-Oui en forêt de Rambouillet ! 
Commençons par Mikhail Tarkovski, auteur du "Temps Gelé", petit-fils du poète Arseni Tarkovski et neveu du célèbre cinéaste Andreï Tarkovski. Né à Moscou en 1958, après des études de géographie et de biologie, il part en expédition avec des zoologues dans les forêts de Krasnoïarsk, en plein cœur de la Sibérie. Là, il tombe amoureux de la nature, comme on dit, et se met à écrire ce qu’il ressent. A savoir une fascination, une attirance pour la faune locale et un autre rythme de vie qui le sépare des hommes de la ville, et des femmes en particulier, lesquelles ne supportent pas sa vie de chasseur-trappeur isolé. Mais comment quitter ces rares endroits sur terre où la nuit est si noire que des milliards d'étoiles s'enfoncent au plus profond du ciel… C'est là, loin des feux et des commodités de la ville, sur les rives du fleuve Ienisseï, que Mikhaïl Tarkovski a décidé de s'installer, il y a plus de trente ans. Le soir, dans sa cabane solitaire au fond de la taïga, ou dans la chaleur du petit village de Bakhta, il a écrit des histoires simples d'animaux, de forêts, de rivières, de chasse ou de pêche, de glace, de neige et de motoneige, qui racontent la vie des chasseurs de zibeline et des habitants de la région. Avec beaucoup de sincérité – qui implique l’expression de ses doutes - il nous ouvre ce monde inconnu et nous offre la taïga en partage.
maîtreSon homologue, Valentin Pajetnov, est allé plus loin, puisqu’il raconte dans "L’ours est mon maître", le parcours qui a fait de lui un coureur des bois, dès son enfance, toujours en Sibérie. Assoiffé de nature et d’aventure, épris de liberté, il s’est pris pour Tom Sawyer, à Kamensk, sur les rives du Don paisible. Pour vivre sa passion, le petit Valentin fugue, fait l’école buissonnière, se gave de livres, fraie avec les voyous. Cédant à l’appel de la forêt, il choisit bientôt sa voie en devenant chasseur dans la taïga de l’Ienisseï. Son récit, commencé comme une autobiographie, se mue en dialogue avec le monde sauvage. Valentin Pajetnov finit par carrément s’installer aux sources de la Volga pour se consacrer à l’étude des ursidés, court les bois avec des oursons orphelins, les accompagne dans leur vie sylvestre, retient leurs leçons. Ce livre est celui d’un Dersou Ouzala moderne. Un protecteur des ours, à la fois chercheur, observateur et conteur. Son rapport fusionnel avec la nature donne envie de tout larguer et de partir pour construire une maison en bois dans la forêt sibérienne...
« C’est un sentiment difficile à traduire, écrit Vadim Tomanov : on est jeune, tout va bien, et vlan ! on se retrouve au fond du trou ; et pendant ce temps, tout près de là, aujourd’hui comme hier, les gens passent, les autos circulent, les locos sifflent en filant devant le phare. Et moi, à deux pas, enfermé dans la zone, soumis aux contrôles matin et soir… Vivre un mois à ce train-là est insupportable, alors un an, vingt-cinq ans… C’est quelque chose d’infernal. » Il est question des fameux goulags. Maintes fois, on pense aux camps de la mort nazi : Staline = Hitler sur ce point. Les oiseaux continuaient à chanter et des hommes en soumettaient d’autres arbitrairement. Au début, dans les années 1940, ce jeune matelot sillonne les mers sous pavillon soviétique. Il pratique la boxe, aime les poètes et rêve de devenir capitaine. C’est un jeune-homme épris de liberté et d’envie de voyager. Une tête brûlée aussi. Un marin. Un aventurier. Devenu officier, il va réaliser son rêve quand la police politique l’arrête et l’envoie dans un camp de travail, en Sibérie orientale, parce qu’il a osé répondre négativement à un ordre absurde. Avec ses poings… Asocial, on dirait aujourd’hui. Les monts de la Kolyma représentent « le pôle de la férocité », selon Soljenitsyne. Braquage, mutinerie, évasions, camps disciplinaires, exécutions : « L’Enfer de Dante, à côté, c’est un hôtel cinq étoiles », écrit Toumanov, qui n’en sortira qu’en 1956, après la mort de Staline. Il passera un demi-siècle à laver de l’or en créant des coopératives exemplaires d’efficacité et finira par fréquenter les artistes moscovites. Son récit a le souffle du Papillon d’Henri Charrière, en plus authentique puisqu’il a vraiment (sur)vécu à tout ce qu’il raconte. La résilience de Toumanov force le respect et son humanisme nous ramène toujours à la lumière. Ce n’était qu’un homme de bon sens, un rebelle, un homme libre en pleine dictature.
C'est un récit autobiographique dont le nerf est l'action et la réflexion. Le style est vif, rapide, direct, comme on dirait d’un boxeur. Ce n’est pas un livre ni une vie c’est une aventure humaine. Vadim Toumanov pourrait être un personnage de Jack London. C’est juste un homme qui a su rester droit dans ses bottes de sept lieues. Une mention particulière pour les traducteurs et éditeurs : Yves Gauthier pour "Tu seras un homme" et" L’ours est mon maître", chez Transboréal, et Catherine Perrel, pour "Le temps gelé" chez Verdier.

tout perdreLe temps gelé
Auteur : Mikhaïl Tarkovski
142 pages
Prix : 17 €
Editions : Verdier

L’ours est mon maître
Auteur : Valentin Pajetnov
521 pages
Prix : 24, 90 €
Editions: Transboréal

Tu seras un homme : des camps et des mines d’or de la Kolyma à Moscou
Auteur : Vadim Toumanov
609 pages
Prix : 24, 90 €
Editions : Transboréal