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Smith & Wesson : Alessandro Baricco et les chutes du Niagara !

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Romans étrangers Mis à jour : dimanche 1 juillet 2018 11:50 Affichages : 230

baricoPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Ne cherchons pas bien loin, le monde des livres a son Fregoli ! Il est Italien et né à Turin, a 60 ans et restera pour toujours l’auteur des immenses « Novecento : Pianiste » (1994) et « Soie » (1996). A chacun de ses livres, Alessandro Baricco ne craint pas de changer de registre, passant d’un genre à l’autre avec une vélocité lumineuse, tout en proposant toujours la même musicalité. La preuve ? « Smith & Wesson », sa nouvelle production en forme de pièce de théâtre en deux actes et huit mouvements qui se lit comme un roman. Une fois encore, lui qui a fondé en 1994 à Turin et dirige encore aujourd’hui la Scuola Holden (une école qui enseigne le storytelling, les méthodes de narration et de communication ou encore l’écriture pour les arts de la scène), il surgit là où l’on ne l’attend pas nécessairement. Tout simplement parce qu’Alessandro Baricco tient l’écriture avant tout pour un immense amusement.

Avec « Smith & Wesson », il emmène le lecteur « non loin des chutes du Niagara, année 1902 ». Autre précision apportée par l’auteur : « Intérieur d’une cabane de fortune, bordélique mais digne. Un homme est couché sur son lit. Il ne dort pas nécessairement. Il est là, tranquille. On frappe à la porte ». L’homme sur le lit, c’est Wesson- il demande : « Qui est-ce ? ». Celui derrière la porte, c’est Smith- il répond : « Mme Higgins, là-haut à l’hôtel, m’a parlé de vous. Elle m’a dit que je pouvais venir vous voir ». Wesson : « Mme Higgins est une putain ! » Un peu plus loin, on apprend que Smith est entré, qu’il découvre que Wesson est sur son lit, lui dit : « Excusez-moi, je ne savais pas que vous dormiez… » et l’autre, de lui répondre : « Je ne dors pas, je suis alité. Tous les quatre mois je reste au lit cinq jours, pour remettre mes organes en place, la position horizontale aide à rétablir l’équilibre interne, je reste au lit et mange de la purée de fèves. Je me lève juste pour pisser, mais rarement. Et pour réchauffer ma purée de fèves »…
Précision d’importance dans cet échange aussi effervescent qu’un lambrusco, aussi charpenté qu’un lacryma christi : les deux hommes vont attendre la fin du premier mouvement allegro pour annoncer leurs noms. L’homme alité s’est fait une spécialité : récupérer les corps des déçus de l’amour qui se sont jetés dans la folie des chutes du Niagara. Le visiteur est météorologue statisticien et une enquête sur le temps qu’il a fait chaque jour dont se souviennent les personnes qu’il rencontre. On y ajoute les prénoms des deux : Tom (Smith) et Jerry (Wesson). Comme le chat et la souris, sauf que les deux hommes se rencontrent une bonne quarantaine d’années avant l’apparition du dessin animé avec les deux bestioles. Les deux, l’alité et le météorologue, devisent quand arrive une troisième personne. Une jeune femme, prénom : Rachel. Elle est journaliste à San Francisco. Si on comprend bien, pour se débarrasser d’elle, son chef n’a rien trouvé d’autre que de l’envoyer en reportage aux chutes du Niagara- elle n’a pas supporté qu’on ne lui confie que les sujets secondaires et ne s’est pas privée de le balancer à la cheffaillerie : « Je crois que je leur ai tout balancé, et en particulier qu’ils n’étaient qu’une bande de porcs »…
Evidemment, la jeune femme veut devenir célèbre. Son chef attend d’elle un scoop mais sur les chutes du Niagara, tout a déjà été écrit. Alors, avec l’aide des deux hommes et de Mme Higgins, elle va tenter l’exploit puis le raconter. Descendre les chutes folles du fleuve et en sortir vivante. Elle effectuera le parcours dans un tonneau aménagé par Smith, elle sera peu vêtue parce que la bande des quatre va faire payer le spectacle ! Wesson qui doit récupérer Rachel en bas des chutes : « Nous avons décidé que le 21 juin, jour du solstice d’été, le premier être humain de l’histoire des êtres humains se jettera dans les chutes du Niagara non pas pour mourir mais pour vivre ». Maître dans l’art du loufoque, Alessandro Baricco sait aussi décocher quelques sentences sur la métaphysique et la morale. Pour notre bonheur de lecteur (et demain, de spectateur ?), il ne s’en prive pas…

Smith & Wesson
Auteur : Alessandro Baricco
Editions : Gallimard
Parution : 17 mai 2018
Prix : 16 €