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L’héritage des espions : John le Carré, hier ne meurt jamais…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Polars Mis à jour : dimanche 22 avril 2018 20:42 Affichages : 320

carrePar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / A 86 ans, le maître mondial du roman d’espionnage présente son 24ème livre : « L’héritage des espions ». Le récit alterne 1961 et le Mur de Berlin, et 2017 dans les bureaux des services du Renseignement britannique. C’est parfaitement réussi ! Et chaque année, à l’automne, nombreux sont ceux qui pensent que le Britannique John le Carré (né David Cornwell, le 19 octobre 1931 à Poole- ville portuaire du sud de l’Angleterre, puis agent, dans les années 1950- 60, pour le MI5 et le MI6) mérite grandement le prix Nobel de littérature. Au moins, tout autant que l’Américain Bob Dylan ou le Britannique d’origine japonaise Kazuo Ishiguro. Mais voilà, du côté de Stockholm, chez les Nobel, on pense sûrement que ça ferait mauvais effet que de récompenser un écrivain dit « de genre » comme John le Carré. Qu’importe ! lui qui a publié « L’appel du mort »- son premier roman en 1961, il continue à 86 ans d’écrire alors que parait la version française de son nouveau et vingt-quatrième roman, « L’héritage des espions ». Et une fois encore, le Carré (né à la vie littéraire avec un premier roman en 1963) rappelle que dans le genre « espionnage », il est un des maîtres. 

En ouverture de « L’héritage des espions », le narrateur précise : « Ce qui suit est le récit authentique et aussi précis que possible de mon rôle dans l’opération de désinformation britannique (nom de code Windfall) montée contre la Stasi, le service de renseignement est-allemand à la fin des années 1950 et au début des années 1960, qui a provoqué la mort du meilleur agent secret anglais avec lequel j’aie jamais travaillé et de la femme innocente pour laquelle il a donné sa vie ». Complément d’info : l’espion s’appelait Alec Leamas et son amie, Liz Gold- ils sont morts en 1961 au pied du mur de Berlin en un temps qu’on a appelé « la guerre froide ». En 2017, on est plongé en Bretagne, dans un village où s’est retiré Peter Guillam- lui, il a bossé pendant des années avec George Smiley, déjà croisé dans huit romans de John le Carré. Tous deux, ils ont été des pointures du « Cirque », surnom des services de renseignement britanniques. Guillam est convoqué à Londres, il va être entendu sur ses activités d’agent secret durant la guerre froide. A la tête des services de renseignement, il y a une nouvelle équipe, une nouvelle génération qui n’a rien à faire des luttes menées par les Occidentaux contre les régimes communistes. « Quelqu’un doit payer pour le sang des innocents sacrifiés sur l’autel de l’intérêt général », lit-on en quatrième de couverture…
Avec cet « Héritage des espions », John le Carré en virtuose fait des allers et retours entre le passé et le présent. La guerre froide ; la présidence de Donald Trump et le Brexit… Dans les locaux du « Cirque », sont soumis à la question des agents retraités, esseulés. Guillam doit se justifier, raconter l’opération Windfall qui a couru sur plusieurs années. Il croit deviner que les responsables d’aujourd’hui veulent des réponses à toutes les questions, parmi lesquelles la possible existence de traîtres au sein même du Cirque ; l’organisation de l’opération Windfall, qui en étai(en)t le(s) chef(s) ; le rôle qu’y a tenu Guillam ; la raison pour laquelle ça s’est terminé de façon tragique… La génération qui dirige à présent le Cirque veut en finir avec l’héritage de la génération d’hier- plusieurs événements l’incitent à accélérer l’affaire : les archives relatives à l’opération Windfall ont été « purgées » ; George Smiley, directeur des opérations clandestines durant la guerre froide, est disparu des radars… Et, là maintenant, pèse sur le Cirque une menace de procès lancée par le fils d’Alec Leamas, l’escroc Christoph Leamas, et la fille de Liz Gold, la pure Karen Gold… Les deux veulent savoir pourquoi leurs parents, deux innocents, ont été tués au pied du Mur de Berlin. Pour l’intérêt supérieur du pays ? Au Cirque, lancinante, la question pointe : « Qui expiera les péchés de nos pères, même s’il ne s’agissait pas de péchés à l’époque? »
En maître du roman d’espionnage, lui qui récemment confiait : « Je continuerai à écrire même si je ne suis pas publié, même si je savais que je ne serai plus jamais publié », John le Carré prouve avec « L’héritage des espions » qu’hier ne meurt jamais. Il demeure l’un des rares à pouvoir, à savoir glisser dans une affaire d’espions des questions politiques, intimes, éthiques… On y ajoutera une écriture, un style toujours aussi riches et vigoureux. Espions, prenez garde, à 86 ans John le Carré est vivant et toujours bien vivant- il n’a pas l’intention de vous lâcher de sitôt !

L’héritage des espions
Auteur : John le Carré
Editions : Seuil
Parution : 5 avril 2018
Prix : 22 €