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"Le féminin et le sacré" de Julia Kristeva et Catherine Clément : les femmes seront demain les hommes de la situation

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : mardi 17 mai 2016 19:27 Affichages : 1983

Le féminin et le sacréPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Quand deux femmes se rencontrent, elles parlent. Evidemment. Et que se disent deux femmes qui se rencontrent? Des "trucs" et autres histoires de femmes, voire de "bonnes" femmes, dit la tradition populaire. Voilà qui court les rues, traverse les âges, c'est une évidence "indiscutée" datant de l'origine du Verbe, que les femmes se parlent d'elles entre elles. Et nos deux écrivaines, Julia Kristeva et Catherine Clément ne font pas mentir cette réputation de pipelettes penchées sur le nombril féminin, une fois qu'elles l'ont érigé en horizon du monde. Elles discutent de ce monde en projet, l'exhibant du tablier ou du corset qui l'enserrait un peu, naguère, juste au-dessus de son origine.
On ferait bien d'écouter peut-être.

Et les hommes pendant longtemps de n'y rien entendre ou de n'y voir que du feu, celui qui tourmente l'hystérique bavarde ou la fièvreuse chamane. La loghorrée -quand elle est verbale- des femmes est inoffensive, insignifiante, charmante peut-être, ensorceleuse à la rigueur. Vers quelle réflexion ferait-elle hypothétiquement signe? Sinon celle, entre elles deux, d'un miroir redoublé, d'un selfie redondant, condamné à singer seulement la profondeur? Réminiscence de papotage de mégères et pleurnicheries de commères, la correspondance de ces deux-ci, psychiatre et écrivaine, peut bien encore sonner comme autant de vains gloussements de femelles à la barbe des législateurs mâles. Pendant ce temps ces hommes dorment sur leurs deux oreilles. Mieux, les voix douces, mimant la psalmodie, berceront leur béat endormissement de guerrier : qu'elles parlent!
Erreur: ils feraient mieux de sentir la puce qui les leur pique, leurs oreilles, les guerriers. Car le bavardage des deux femmes ici a force d'invocation, de serment, d'édit, de Big bang. La parole féminine est, comme toute parole, inaugurale - tout le monde sait cela depuis Adam, qui en les désignant, devait donner leur nom aux choses, et l'astuce à l'époque n'est pas entrée dans l'oreille d'une sourde.
Alors que disent-elles ici sur les femmes, ces deux écrivaines qu'on ferait bien d'écouter?
Qu'elles ont à voir avec le sacré. Que les individus de l'espèce humaine les plus charnels, les plus maudits, les plus désirables, tutoient les anges mieux que les mâles mortifiés et jalousant les eunuques. Que Dieu, partout, d'Est en Ouest, descendrait bien pour elles, et qu'elles seront demain les hommes de la situation.
Elles ont choisi pour le dire de se renvoyer la parole à tour de rôle dans cet ouvrage à deux voix: chaque développement de l'une ouvre à divers propos un champ d'exploration à l'autre. Ainsi Catherine Clément parle du féminin qu'elle a rencontré sur le continent africain, celui qui danse et sue au rythme des pulsations sacrées du vivant. Julia Kristeva lui répond extase muette, mystique romaine, christianisme occidental. L'une dépeint la sensualité de corps de femmes tout entiers faits pour le sacré, l'autre investigue les âmes exsangues qui lui ont tout dévoué, jusqu'à l'ubris, ou s'abîmant dans le silence.
Le corps donc, et l'âme. Comme si elles prenaient en charge les deux faces d'une même énigme féminine. (Ou faut-il dire "mystère"? Car s'il y a bien un point commun au féminin et au sacré, n'est-il pas là? On résout une énigme, n'est-ce pas? Tandis qu'un mystère reste clos et rond sur lui-même, un nombril retourné sur son secret projet, un ventre de femme en somme... )
Elles parlent donc d'aspects multiples et variés de ce lien universel et an-historique qu'entretient le féminin avec le sacré. Leurs paroles longuement se délient au fil élastique de mois de correspondance, se croisent, à distance l'une de l'autre, par fax et par lettres. C'est-à-dire bien loin du vif du présent sujet, loin des corps et loin du sacré.
Donc loin du... féminin au fond? Boutade, certes, car voilà tout le reproche qu'on pourra leur faire de bouche féminine, c'est-à-dire spirituelle... - parole de femme.
Mais le projet était intellectuel, aussi le propos est-il brillamment intelligent, érudit et intéressant... - parole d'homme.

Le féminin et le sacré
Auteurs: Julia Kristeva et Catherine Clément
Editions: Albin Michel
Parution: 1er octobre 2015
Prix: 9,20€