Qu'est-ce que la préhistoire? : la rigueur passionnante de Sophie A. de Beaune

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : mercredi 11 mai 2016 14:20 Affichages : 1876

La préhistoirePar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Chercheur au CNRS, Sophie A. de Beaune a beaucoup écrit au sujet de la préhistoire. Elle s'intéresse dans cet ouvrage à une question générique capitale car sous-tendant tout discours sur son objet de prédilection: de quoi parle-t-on exactement, sur quoi écrit-on quand on parle et qu'on écrit sur la préhistoire?

Et la scientifique de questionner le fait et l'objet préhistoriques, ainsi que la méthode des préhistoriens. Tout y est passé au crible de sa rigueur de chercheur, rien n'est laissé en dehors de son doute méthodique. Qu'en ressort-il? Que la préhistoire est une science non-exacte, que les hypothèses des préhistoriens sont intersubjectives et subjectives, que toute certitude en la matière peut être balayée du jour au lendemain par une nouvelle découverte ou un nouveau Leroi-Gourhan. Bref un relativisme systématique traverse ces pages d'enquête scrupuleuse. Bon, on le savait déjà mais l'initiative est bienvenue d'en revenir au BABA tant la Préhistoire comme l'Histoire, est une discipline prêtant à l'interprétation en tant que science humaine. En effet on a vite fait d'attendre d'elles une véracité semblable à celle des sciences dures et on oublie qu'on a toujours, avec la préhistoire, affaire à des contructions mentales élaborées à partir de vestiges retrouvés qui, au fond, ne disent rien que ce qu'on veut bien leur faire dire.
Autant régulièrement remettre les pendules à l'heure. Si l'on peut dire car l'heure préhistorique, on ne sait même pas de façon certaine quand elle commence dans la grande épopée du temps: avant l'écriture? oui mais certains peuples n'ont acquis l'écriture que très tardivement  alors faut-il les considérer comme préhistoriques? Et ce débat à lui seul n'est qu'un moment de la prise de tête que semble occasionner la moindre tentative d'affirmation en milieu préhistorien, dont l'auteur relate les agitations anxieuses. On ne s'ennuie à l'occasion d'aucun débat, et on s'enrichit des travaux d'experts que Sophie A. de Beaune cite volontiers pour alimenter sa démonstration. On se prend de tendresse pour des ossements néanderthaliens ou des petites empreintes de mains sur des parois de grottes qu'elle décrit en passant. On se pince en sentant monter une vocation de club des cinq à l'évocation de fouilles insoupçonnées révélant d'incroyables trésors. L'experte a été bien inspirée de s'exprimer dans un style pédagogue et clair, étayant son propos de situations concrètes intelligibles à tout profane auquel la seule évocation de la préhistoire rappellerait en tout et pour tout un trip correct devant "Jurassic Park".
Au final, un travail minutieux et érudit d'une vaste et profonde ampleur qui, loin de définir la préhistoire, a le mérite de montrer la résistance de ce champ disciplinaire à s'assagir sous les grilles d'une lecture qui l'enferme et l'immobilise. Science dynamique s'il en est, la préhistoire parle d'un passé que des passionnés, de sens et de rigueur, recomposent sans cesse. Et voilà l'enquête toujours relancée. Quelle aventure quand même! Croit-on qu'une relique a tout dit en une fois? Elle est capable d'intriguer encore et encore, interrompant tous les trente ou cinquante ans son mutin mutisme. Quoi de plus vivant finalement que cette quête vertigineuse autour des vestiges? La modernité électrique et jetable peut se rhabiller. Son potentiel évocatoire ne dépasse pas celui de la matière et stagne en surface tandis que les préhistoriens eux voient l'étendue de leur champ d'étude toujours s'approfondir et ne se baignent jamais dans le même fleuve. N'est-ce pas là le grisant malheur de ces explorateurs allant de l'avant de n'en avoir jamais fini avec le passé?

 

Qu'est-ce que la préhistoire?
Auteur: Sophie A. de Beaune
Editeur: Gallimard
Prix: 7,70 - Parution : 18 février 2016