Raphaël Enthoven :"Marcel Proust est philosophe de plein droit"

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : vendredi 13 mai 2016 10:49 Affichages : 2931

Raphael EnthovenPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Professeur de philosophie et animateur de radio et de télévision, Raphaël Enthoven présente depuis 2007 l’émission Philosophie sur Arte. Sur France Culture, il a produit les Nouveaux chemins de la connaissance de 2007 à 2011 et Le Gai Savoir de 2012 à 2015. Depuis août 2015, il est à l’antenne d’Europe 1 pour «La morale de l’info» chaque matin et «Qui-vive ?» le samedi. Il participe en outre à des lectures-conférences régulièrement au Théâtre de l’Odéon et a créé avec Karol Beffa deux concerts-lecture autour de textes de Proust. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages dont un Dictionnaire amoureux de Marcel Proust écrit à quatre mains avec son père, Jean-Paul Enthoven. Nous l’avons rencontré à l'occasion d'une interview publique au Théâtre Jacques Coeur de Lattes à propos de ce Dictionnaire et du concert-spectacle qu’il donnait ce soir-là.

Vous vous faites un épouvantement de la philosophie? Ecoutez, le matin, à 7h25, la madeleine baignée des arômes du café et l’âme peu sûre de ne pas poursuivre encore le songe de la nuit, Raphaël Enthoven et sa "morale de l’info"…et vous passerez 
insensiblement et sans alarmes 
de l’oeil lourd au sourire, et du sourire aux charmes... d’un discours spirituel et enlevé qui vous fera glisser d’insensible façon : du charme à l’adhésion il n’y a qu’un frisson ! Car la philosophie avec Raphael Enthoven, mais à tout prendre, qu’est-ce ? Une invitation à la curiosité, une question
 un peu plus précise, un postulat déterministe, un débat prêt à s’enflammer, 
un point philo qu’on met sur l’i de l’actualité.
 Il vous invite à cueillir cette fleur sans pareille qu’est votre liberté de penser. A l’instar de son "maître", Baruch Spinoza, sa démarche intellectuelle vise la constitution d’une éthique rationnelle et rayonne d’un optimisme revigorant. Sa bouche ne parle pas, elle disserte et son tempérament fougueux éclabousse tous ceux qui ont eu le plaisir de le croiser. Ne manquant pas d’humour, il prise les « désaccords féconds » et les « hostilités bienveillantes ». Et après cette longue interview autour de son Dictionnaire proustien - qui a été rythmée de récurrentes parenthèses de rire dans l'assemblée - s'il ne vous prend pas l'envie de lire La Recherche, le Dictionnaire amoureux de Proust ou de le croiser sur les ondes, cela dépasse l'entendement !

Ce dictionnaire amoureux de Marcel Proust est paru aux Editions Grasset en août 2013 ; il a été écrit à quatre mains avec votre père Jean-Paul Enthoven et se présente comme un ouvrage qui a pris "le parti de traiter l’oeuvre de Marcel Proust avec la désinvolture et l’érudition qu’il mérite". Avant que nous ne discutions de la genèse, de la conception et du contenu de l’ouvrage lui-même, pourriez-vous nous parler de votre première rencontre avec Marcel Proust?
J’ai fait sa connaissance en première - j’en avais entendu parler "comme on dit" - et j’ai eu cette chance inouïe d’avoir une prof de français merveilleuse qui a eu l’intelligence de nous mettre « Un amour de Swann » entre les mains. C’est à dire le second volume du premier volume; la deuxième partie du Coté de chez Swann : c’est un flashback qui se passe vingt ans avant la naissance du narrateur et c’est le récit d’un amour déchirant qui porte en germe toutes les douleurs qui seront celles du narrateur ensuite quand il vivra la tragédie d’Albertine. Il se trouve que les premières pages d’un Amour de Swann sont puissamment comiques ; je suis donc entré à 16 ans dans La Recherche du temps perdu par la voie royale du rire. Ce qui a clivé ma perception du livre - mais je crois dans le bon sens - car cela m’a rendu attentif au fait que ce livre m’a été donné d’emblée non pas comme un pensum mais comme un truc hilarant et je n’ai jamais depuis changé d’avis à l’égard de cet ouvrage. Après, le deuxième livre de la Recherche que j’ai lu, c’était La Prisonnière....plus tard, pour les besoins cette fois-ci d’une émission de philo…et puis à l’âge de trente ans, j’ai repris la Recherche en son début et l’ai lu jusqu'à la fin. Ensuite je n’ai jamais cessé de la relire, de m’y plonger. Au début j’étais noyé, maintenant je m’y baigne plus agréablement et avec moins d’inquiétudes…ça m’a pris du temps et ça fait dix ans que ça dure. C’est un compagnon d’existence merveilleux! Il faut quand même mesurer la chance que l'on a d’être nés après la rédaction et la publication d’un tel livre. Vous pouvez avoir sur votre table de chevet ce livre qui rendra vos douleurs plus intéressantes que douloureuses, vous apprendra à trouver féériques des phénomènes anodins et vous enseignera l’art de vous étonner des choses que vous avez l’habitude de voir...enfin c’est une merveille voilà! Une merveille contagieuse qui modifie le regard et qui porte un très très mauvais coup aux douleurs de l’existence.

Je suis entré à 16 ans dans "La Recherche du Temps perdu" par la voie royale du rire.

Quand on lit le texte "Sur la lecture" qui a servi de préface à la traduction que Marcel Proust avait faite de « Sésame et les lys » de Ruskin, il semble que, pour l’auteur, le plaisir de la lecture s’accroît du lieu dans lequel il se déroule - ce que trahissent les récurrentes digressions pour décrire ce qui l’entoure . Partagez-vous ce sentiment? Vos lectures sont-elles liées à des lieux particuliers?
Non, moi je suis un escargot, j’habite où se trouve mon livre. Je suis moins exigeant que Marcel Proust d’une certaine manière. Un point cependant sur cette question de lecture qui est important avec Proust c’est que, quand il se décrit lui-même jeune homme lisant le livre, commençant tôt le matin et finissant le soir, ne s’arrêtant qu'en raison qu’il n’y a plus de lumière pour lire, il décrit un état de conscience tout à fait étonnant où il ne voit pas le soleil se coucher. Et alors certains diraient que, du coup, il est sorti du temps, qu’il est hors du temps puisqu’il ne voit plus le temps passer . Or, en réalité, l’une des leçons de la Recherche, c’est que l'on n’est pas hors du temps, on est hors du temps perdu... Il est en fait dans le temps retrouvé…c’est à dire qu'il est DANS le temps…et c’est parce qu’il est DANS le temps qu’il ne le voit pas passer. Le temps n’est plus un spectacle, n'est plus quelque chose qu’il peut dénombrer, quantifier et dont il peut mesurer l’avancée. Il se sent et s’éprouve temporel de part en part. Cette expérience de lecture n’est pas une sortie du temps…de la même manière que la lecture n’est pas une modalité de l’évasion mais c’est au contraire une modalité de la retrouvaille avec le réel et une incorporation du temps, ou, plus exactement, l’art de se sentir soi-même incorporé dans le temps. C’est parce qu’il s’éprouve temporel qu’il ne sent plus le passage du temps. Le temps n’est plus vécu comme un passage, c’est à dire comme quelque chose de mortifère qui détruit une existence mais au contraire comme une reconstruction permanente ou la possibilité à chaque instant de faire de ce que l’on a sous la main la matière d’un chef d’oeuvre possible. Tout cela est contenu dans la description qu’il donne du petit enfant qui, pris par sa lecture, ne voit pas le soleil se coucher. C’est ça le vrai mystère…c’est quelqu’un qui éprouve le passage du temps à l’instant où il ne le voit plus passer….C’est l’un des paradoxes de la Recherche parmi les 2 millions d’autres qui s’y trouvent.

La lecture n’est pas une modalité de l’évasion mais c’est, au contraire, une modalité de la retrouvaille avec le réel et une incorporation du temps, ou, plus exactement, l’art de se sentir soi-même incorporé dans le temps.

Dans une interview pour France Info, votre père a dit "Nous n'aimons pas le même Marcel Proust. Raphaël a
 une vision de philosophe, moi de littéraire ».
Il faut rendre d’abord justice au travail de mon père. Si vous jetez un oeil au Dictionnaire, vous verrez qu’il y a des passages absolument hilarants et vraiment délicieusement écrits et il y en a de très très très emmerdants…ceux-là sont de moi. C’est à dire l’entrée Spinoza, l’entrée Descartes, ça c’est moi. L’entrée Paul Morand et toutes les anecdotes rigolotes sur les petits détails de l’existence de Proust , ça c’est plutôt mon père et c’est un peu comme ça qu’on s’est réparti le travail. On n’a vraiment pas la même vision des choses : il a tendance à considérer que l’existence de l’écrivain éclaire utilement l’oeuvre et je pense exactement l’inverse; je pense qu’elle opacifie l’oeuvre en réalité et qu’on a surtout besoin de l’absence de l’écrivain. Le narrateur qui s’appelle Marcel - ce que j’ai tendance à tenir pour un effet du hasard - j’ai peut-être un peu de mauvaise foi à cet endroit-là - n’est pas asthmatique ni homosexuel. Cela fait quand même deux différences majeures avec l’auteur du même livre. Avec mon père, nous avons deux approches différentes ; moi je n’ai lu que la Recherche du Temps Perdu. Je n’ai même pas lu "Les plaisirs et les jours" ni aucune biographie de Marcel Proust. Je sais peu de choses de sa vie. Je n’ai pour ma part travaillé que sur le livre lui-même. Les passages que je cite dans le dictionnaire renvoie à des extraits du livre :  le livre se répond à lui-même. J’ai tendance à penser que ce livre est un tel univers qu’il se suffit à lui-même et qu’il n’a pas besoin de l’éclairage latéral d’une biographie. Mon père pense le contraire.

J’ai tendance à penser que ce livre est un tel univers qu’il se suffit à lui-même et qu’il n’a pas besoin de l’éclairage latéral d’une biographie. Mon père pense le contraire.

Dico amoureuxPuisque nous n’interrogeons pas ici le passionné de la vie de l’auteur, le philosophe pourrait-il nous expliquer ce qui le fascine particulièrement dans l’oeuvre de Proust?
Il y a tant de choses à dire là-dessus. Je peux vous donner quelques exemples. Proust est l’écrivain qui apprend à son lecteur à aimer la vie sans lui trouver un sens. On n’a pas besoin de trouver un sens à la vie pour être absolument épris d’elle, des mystères et des merveilles qu’elle recèle….ça fait gagner un temps fou parce que, quand on recherche un sens à sa vie, on confesse par la Recherche elle-même que justement la vie n’en a pas. Et lui , d’une certaine façon, enjambe cette problématique, passe outre : la question même du sens de son existence passe après la question de la célébration de l’existence. Pour le dire très simplement, il est né avant de savoir pourquoi il devait vivre et il ne voit pas pourquoi il devrait savoir pourquoi il doit vivre pour continuer à vivre alors qu’au début il n’en savait rien…On vit avant de savoir pourquoi. Pourquoi, un jour, faudrait-il savoir pourquoi pour continuer ? C’est un livre qui nous apprend à vivre séparément de la question du sens, à diluer la question du sens dans la question de l’émerveillement et dans le talent que l’on peut avoir de célébrer les instants, les choses, les moments comme si on les voyait pour la première fois.

Proust est l’écrivain qui apprend à son lecteur à aimer la vie sans lui trouver un sens.

Je m’explique très simplement : Qu’est-ce que c’est que la philosophie? C’est l’art de s’étonner de ce que l’on a l’habitude de voir. C’est ça que la Recherche enseigne. Ce livre est une éducation, une pédagogie du regard. Il nous apprend à séparer l’objet que vous avez l’habitude de voir avec le sens que vous avez l’habitude de lui donner pour vous intéresser à ce qu’il est, séparèment de vous. D’où la position du narrateur qui est une position centrale et en même temps fantomatique. Il dit «  je », le livre est écrit à la première personne - à part pour Un amour de Swann puisque c’est le récit de Swann- mais celui qui l’écrit est tellement fantomatique lui-même , tellement discret qu’il n’altère jamais les spectacles qu’il regarde par sa propre présence. Si vous savez qu’on vous regarde, vous ne vous conduisez pas exactement comme lorsque personne ne vous regarde. Ce que le narrateur montre, ce sont des choses qui ne sont pas modifiées par le sentiment d’être regardées. Ce tour de force consiste à en passer par lui-même, ses sensations, ses impressions, pour en venir au réel lui-même séparément de celui qui en parle. Il emprunte le chemin paradoxal de ses propres impressions - et on pourrait se dire qu’il n’y a rien de plus subjectif qu’une impression - mais lui est tellement fidèle à ses impressions qu’il se sent le réceptacle du réel. C’est un peu comme s’il abritait une réalité qui n’est pas lui. Et la présence de cette altérité en lui, cette capacité au réel séparément de lui tout en passant par lui, philosophiquement, c’est un graal, c’est un but en soi. Réussir à penser le monde séparément du besoin qu’on en a, ou du sentiment qu’on peut avoir de le polluer par notre propre présence , rien que ça fait de ce livre un chef d’oeuvre de philosophie.

Qu’est-ce que c’est que la philosophie? C’est l’art de s’étonner de ce que l’on a l’habitude de voir. C’est ça que La Recherche enseigne. Ce livre est une éducation, une pédagogie du regard. Il nous apprend à séparer l’objet que vous avez l’habitude de voir avec le sens que vous avez l’habitude de lui donner pour vous intéresser à ce qu’il est, séparèment de vous.

Après le rapport de Proust à Descartes, de Proust à Plotin, de Proust à Montaigne ( quand il parodie la dernière page des Essais dans la dernière page de La Recherche) , de Proust à Spinoza ou de Proust à Nietzsche (dont il recopie certaines lettres qu’il met sous la plume du baron de Charlus), il y a une infinité de choses à dire ; quand on a lu les philosophes, on ne peut pas ne pas les croiser dans ce livre. La question de savoir si le narrateur en avait l’intention est une question secondaire…parce que, que font les philosophes? Les philosophes sont des aspects du caractère humain, ils racontent quelque chose…et Proust recouvre tellement d’aspects du caractère humain dans ce livre qu’au fond il est bien naturel qu’il croise les philosophes qui sont à leur manière les interprètes de telle ou telle disposition du caractère qu’il décrit en faisant varier les personnages. Marcel Proust est philosophe de plein droit, ce n'est pas parce qu’il écrit bien qu’il ne l’est pas.

Philosophie et psychanalyse : Dans les romans de Proust, la vie s’écoule sans que l’individu n’en ait conscience,  seule une sensation - goûter une madeleine, buter sur un pavé - peut faire ressurgir le passé à la conscience et lui faire réaliser que seul le temps écoulé a une vraie valeur… Même si cela n’existe pas à ma connaissance, diriez-vous que de même que le sadisme est né de Sade, le masochisme de Masoch, on pourrait parler en psychanalyse de Proustisme?
Il y a des vies entières d’analyse qui se sont penchées sur  ce livre d’autant que le champion des psychanalyses, Freud en personne, prédisait à ce livre une durée de vie d’à peu près dix ans et aussi qu’il tomberait dans l’obscurité…Cela prouve qu’il ne l’avait pas lu…c’est un rendez-vous manqué, Proust et Freud, parce que personne au monde ne raconte mieux ce que Freud a cru vouloir décrire un moment, oui, personne ne parle mieux - d’une certaine manière et sans que jamais l’expression ne soit formulée explicitement sous la plume de Proust - du complexe d’Oedipe. Ce dont je me méfie en fait, c’est d’une lecture clivée de la Recherche : je vous donne un exemple avec la première entrée du Dictionnaire qui porte sur l’Agonie. Il se trouve que les derniers mots de l'auteur n’ont pas été « Maman »; les biographes sont désolés, on a essayé de l’inventer, on a voulu le faire croire mais ce n’était pas vrai. La vérité s’arrange comme elle peut des vrais derniers mots de l'auteur qui sont:  « Oh oui mon cher Robert ». Il se trouve qu’il parlait à son frère qui était médecin, qui était en train de le déplacer avec délicatesse et lui demandait s’il lui faisait mal et Marcel lui a répondu « Oh oui mon cher Robert »…et il est mort. Là, vus avez des cohortes de psychanalystes, tout à fait compétents d’ailleurs, qui se penchent sur cette ultime phrase et font valoir le fait que le premier asthmatique du XIXème et du XXème siècles réunis avait terminé sa vie sur le mot « air ». Avant d’en rire, j’attire votre attention sur le fait que dans la Recherche du Temps Perdu le marquis de Saint-Loup s’appelle RobERt, que la plus méchante des mondaines s’appelle Madame VERdurin , que l’amour de sa vie s’appelle AlbERtine  etc. Il y a peu de noms dans la Recherche qui n’ont pas de ER. Donc à partir de là,on se penche sur cette question et on en conclut : « Voilà quelqu’un qui cherchait de l’air ». La seule objection que l’on peut faire est que la première personne à avoir détaillé et raconté cela, c’est Michel SchneidER...lequel ne s’est pas penché sur son propre cas. C’est la seule réserve que j’aurais à cet endroit-là. Trève de plaisanterie, de façon générale, c’est dommage de lire Proust sous un seul angle. Pourquoi se priver d’une infinité d’angles de vue? Ce livre est neuf comme un kaleïdoscope à chaque fois qu’on le relit. On ne lit pas le même livre quand on le relit. Et plus on le lit, plus c’est vrai. Méfions-nous donc des lectures doctrinaires de cet ouvrage. C’est un grand livre de psychanalyse, de métaphysique, de philosophie, d’immanence, un grand livre sur la généalogie de la morale…un grand livre dans tous ces domaines et il faut le lire ainsi. Et y prendre ce que l’humeur du jour vous suggère d’y prendre.

C’est un rendez-vous manqué, Proust et Freud.

Revenons précisément au dictionnaire. Il s’inscrit dans une collection, celle des « Dictionnaires amoureux », aviez-vous une ligne à respecter, des attentes spécifiques de l’éditeur?
Aucune. Nous n’avions aucune instruction. Un jour, on s’est vu avec mon père, je l’ai convaincu de participer, on a déjeuné ensemble et il était d’accord. Puis il m’a dit "On est d’accord sur rien."  J’ai dit «  Tant mieux ». Et il a rajouté : «  Tu as tort sur tout. » . C’était donc parfait, on pouvait y aller. Il se trouve que la lecture différenciée que nous faisons de la Recherche, mon père et moi, correspond à peu près aux grandes querelles autour de la question du proustisme, c’est à dire la question de savoir si l’oeuvre est ou non indexée sur la vie de son auteur ou inversement. C’est une question classique mais les tenants de ces points de vue antinomiques n’ont jamais cohabité dans le même livre, c’était une raison de plus de le faire. Le livre obéit vraiment à deux logiques totalement hétérogènes; la rédaction a été pour ça un régal puisqu’il m’envoyait  ses entrées, je lui envoyais les miennes, je répondais à ses entrées en disant que c’était nul, il répondait aux miennes en disant que c’était verbeux.  On a passé deux ans à se charrier l’un l’autre et le meilleur moment a été les dix derniers jours que l’on a passé à lire devant l’autre les entrées du premier. Là  c’était très drôle parce qu’on était sans pitié l’un envers l’autre et au fond, il n’y a pas de meilleure compagnie qu’une hostilité si bienveillante. Et pour vous dire à quel point, nous n’avions pas d’instruction ; d’un commun accord, il n’y a pas d’entrée « madeleine »... ce qui n’est pas du snobisme d’ailleurs, c’est juste que la madeleine est soluble dans tellement d’autres expériences dans la Recherche! Si, en fait, la seule occurrence dans le Dictionnaire de la madeleine, c’est le fait que Swann n’habite pas loin de... la Place de la Madeleine. Pour le reste, la madeleine est passée à la trappe! On s’en est aperçu en vérité lorsqu’on a reçu les premières épreuves et l'on aurait pu alors la rajouter mais bon, voilà, un livre est aussi riche de ce qu’il n’a pas et des invitations qui sont faites aux lecteurs de s’y rendre. Cela dit, on aurait pu en faire une quand même…mais ça c’est une autre histoire…

La rédaction du Dictionnaire a été un régal puisque mon père m’envoyait ses entrées, je lui envoyais les miennes, je répondais à ses entrées en disant que c’était nul, il répondait aux miennes en disant que c’était verbeux. On a passé deux ans à se charrier l’un l’autre et le meilleur moment a été les dix derniers jours que l’on a passé à se les lire devant l’autre. Là c’était très drôle parce qu’on était sans pitié l’un envers l’autre et au fond, il n’y a pas de meilleure compagnie qu’une hostilité si bienveillante.

L’objectif commun de ce Dictionnaire, c’était de désacraliser Proust? de le rendre plus accessible? de faire la chasse aux idées reçues? Finalement à qui s’adresse-t-il ? plutôt aux néophytes ou aux spécialistes de l’oeuvre?
Pour le coup, c’est l’avantage du voisinage des passages emmerdants et des passages marrants. L’expert s’y retrouvera peut-être, l’amateur en tous cas s’y retrouve à coup sûr. On a pu le vérifier. On ne savait pas du tout ce que ça allait pouvoir donner. La façon dont le livre a été reçu par des gens qui n’avaient pas lu la Recherche et qui les y a conduit a été pour nous la meilleure des récompenses. Des gens sont venus nous voir en disant «  Bon, allez, maintenant j’entame le vrai livre » dont le nôtre n’était vraiment que le préambule, le vestibule, une entreprise liminaire. Le Dictionnaire amoureux a alors rempli son office et ça nous suffisait. C’est un livre qui est fait pour tout le monde et pourtant... on n’a rien simplifié.

Vous avez commencé l’interview en mettant en avant la dimension « comique » de la Recherche. En lisant votre ouvrage, l’on se demande toutefois si c’est Proust qui est drôle ou bien les auteurs de ce Dictionnaire qui usent d’espièglerie et d’humour avec notamment l’insertion d’entrées farfelues comme «  Skype »  ou encore « Devoir du romancier ».
Pardonnez-moi. Je veux défendre l’entrée Skype ici... dont je suis peut-être l’auteur. Dans "La Prisonnière", le narrateur est tellement amoureux d’Albertine que lorsqu’elle parle, il la voit. Il le dit lui-même et il termine avec cette phrase : « …ainsi que l’inventera le photo-téléphone de l’avenir. » C’est écrit tel quel dans la Recherche. La question est de savoir d’où lui vient une telle intuition. Une telle intuition lui vient de Baudelaire et de ses synesthésies, du sentiment que les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Cette intuition poétique qu’il met au jour en faisant valoir un tel amour et  que le visage de l’être qu’il aime se découpe sous la voix qui est la sienne…et, oui, Skype est né ce jour-là. Je me plais à le croire. Ce n’est pas farfelu; ce n'est pas un gadget. La richesse d’un livre échappe aux intentions de son auteur. Songez, par exemple, que Dostoïevski, quand il parlait de "Crimes et châtiments", disait qu’il avait voulu faire un livre sur la religion. C’est un peu court. Les auteurs sont mauvais connaisseurs et commentateurs de leurs livres. Il y a dans la Recherche des pistes, des trouées , des éclaircies dont l’auteur lui-même n’avait peut-être pas idée , on a aussi voulu faire jaillir ça.

Les auteurs sont mauvais connaisseurs et commentateurs de leurs livres. Il y a dans "La Recherche" des pistes, des trouées , des éclaircies dont l’auteur lui-même n’avait peut-être pas idée , on a aussi voulu faire jaillir ça.


Concernant l’humour de ce livre, il y a des milliers de passages drôles dans la Recherche. Il faut les sentir, il faut arriver avec une truffe...une truffe à truffes….mais ce sont vraiment des truffes et il y en a plein!  Ce livre sent tellement bon quand on fait valoir cet humour-là. Dans les Intermittences du coeur, par exemple, le Directeur du Grand Hôtel qui fait sans cesse des fautes de français a deux particularités: il est « d’originalité roumaine » et s’avoue «  frivole de fruits »... Tout est délicieux dans ce livre. Il faut savoir le lire séparément de ce qu’on croit en savoir, de ce qu’on croit en avoir entendu dire, de tout ce dont ce livre a été recouvert et moi, j’ai été béni des dieux d’être entré dans la Recherche grâce à un professeur par ce biais-là. C’est très rare. Je ne suis pas entré par le biais solennel d’une reconquête de l’éternité sur le temps. Je suis entré par les Verdurin qui rigolent et le docteur Cottard qui fait des calembours.

Je ne suis pas entré dans "La Recherche" par le biais solennel d’une reconquête de l’éternité sur le temps. Je suis entré par les Verdurin qui rigolent et le docteur Cottard qui fait des calembours...

Vous êtes également interprète dans un concert-lecture sur Les Intermittences du Coeur. Pourriez-vous nous parler de la genèse de ce projet? Comment est né le désir de mettre en voix ce texte? L’envie de faire entendre la phrase proustienne et sa poésie intrinsèque?
Je vais d’abord vous expliquer le choix de ce passage. Nous avons fait deux spectacles avec Karol, l’un est un montage complet d’Albertine qui s’appelle Albertine endormie où l’on raconte, en fait, tout le trajet de "La Prisonnière". L'on raconte les moments où Albertine est endormie qui sont très importants parce que le narrateur la regarde…et ce sont les rares moments où, alors qu’elle lui échappe totalement comme vous échappe la personne qui dort dont vous n’avez pas de prise sur les rêves, il renonce à lui mettre la main dessus et à l’emprisonner. Il supporte qu’elle lui échappe dans son sommeil. Ce sont des passages très importants parce que ce sont des passages d’amour pur, non souillé, non profané par ce cancer de l’amour qu’on appelle la jalousie. Et nous avons conçu un second spectacle sur "Les intermittences du coeur" où j’ai eu peu de travail en vérité car je n’ai enlevé du texte que les passages qui renvoyaient à d’autres moments de la Recherche et que le public pourrait ne pas avoir en tête, pour ne pas encombrer les oreilles et l’esprit - donc le coeur - des auditeurs. Reste une section qui fait à peu près 25 pages et qui se lit d’un seul tenant et qui est le premier apprentissage du deuil, la grande préparation à l’immense deuil qui l’attend. C’est la première expérience du deuil qui est très importante dans la Recherche car le deuil est exactement ce qui donne le jour à la littérature. Qu’est-ce que c’est que le deuil? c’est le moment où on passe du savoir qu’on va mourir au fait de le comprendre. Pour le dire très simplement : on sait tous qu’on va mourir mais on n’y croit pas. Tant que ce savoir est désincarné, le deuil n’est pas possible. C’est ce que l’on apprend dans ce passage-là. Or quand ce savoir s’incarne, qu’on passe du savoir de la mort à la conscience de la mort, conscience aigüe de la mort alors on entre dans le deuil, dans l’amour et dans la littérature. J’attire votre attention sur le fait que ce passage s’appelle "Les intermittences du coeur" :  titre que Marcel Proust, l’auteur, voulait donner au livre lui-même avant d’y renoncer et qu’il n'a donné finalement qu'à cette section, qui se trouve à l’extrême centre de la Recherche, c’est à dire au milieu de Sodome et Gomorrhe, le 4ème volume.

Ce passage s’appelle "Les intermittences du coeur" : titre que Marcel Proust, l’auteur, voulait donner au livre lui-même avant d’y renoncer et qu’il n'a donné finalement qu'à cette section, qui se trouve à l’extrême centre de "La Recherche".

Pourriez-vous nous dire un mot de Karol Beffa, le musicien qui vous accompagne?

Karol est un musicien de formation très classique qui, assez vite, a mis son talent au service du risque de l’improvisation. Karol improvise aussi bien sur des films, des rencontres que des dialogues et, en l’occurrence, il distille de la musique selon son humeur, selon ce qu’il entend. Le spectacle n’est donc jamais le même car la musique n’est jamais la même. L’improvisation, c’est le contraire du n’importe quoi car pour improviser correctement, il faut être attentif à la nécessité qu’on porte en soi. L’improvisation, disent les improvisateurs, c’est le moment où l’on comprend qu’on n’a pas le choix et que cette absence de choix est une liberté supplémentaire. On n’est jamais si libre que lorsqu’on est porté par la nécessité de faire ce que l’on fait. La liberté d’un peintre qui ne peut pas peindre autre chose que ce qu’il peint est une liberté infiniment supérieure, à mon sens, à la liberté du type qui hésite entre deux plans de carrière, par exemple. Et cette attention supérieure que Karol porte aux impressions que le texte laisse en lui, est, à mon avis, sensible à l’oreille des gens et surtout propice au sentiment de ne jamais faire le même spectacle. J’ai l’impression d’une certaine manière de ne plus lire le même texte.

L’improvisation, c’est le contraire du n’importe quoi car, pour improviser correctement, il faut être attentif à la nécessité qu’on porte en soi.


Dictionnaire amoureux de Marcel Proust
Editions: Plon - Grasset
De Jean-Paul et Raphaël Enthoven
736 pages - 24,50€
Parution : 24 août 2013


Les Intermittences du cœur - Concert-Lecture


Conception et récitant: Raphaël Enthoven
 / Piano: Karol Beffa

Au Théâtre Jacques Coeur - Le 25/03/2016 - Lattes

A 18h, le 26 mars 2016, Interview animée par Julie Cadilhac, journaliste, avec Raphaël Enthoven en partenariat avec les Amis de Jacques Cœur