Pauline

La part de l'ange : la plume incisive d'un académicien pour garder le lien

Écrit par Catherine Verne Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : mercredi 13 janvier 2016 13:03 Affichages : 2038

La part de l'angePar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ "La part de l'ange" se prête à diverses significations historiquement: dans les chais où se distillent les plus purs crus, c'est la hantise de tout fût de très bon cognac, ces anges désignant les particules volatiles d'alcool évaporé; dans les chambres d'enfant, c'est l'espace de l'oreiller traditionnellement partagé avec un ange au sommeil de gardien. L'historien d'art et essayiste Jean Clair en désigne partout autour de lui l'empreinte discrète, quoique résistante - ou l'inverse. On le suit dans ses voyages en avion ou en métro, de par le monde et l'histoire, on parcourt à sa suite un paysage mayennais de son enfance ou le pont des Arts; on boit ses pensées quand il contemple l'origine du monde ou s'interroge sur la fin du Musée avec Malraux;  on hésite à s'incruster quand il se pose devant "L'origine du monde" ou sur le divan de sa psychanalyste; on participe de son enthousiasme quand il fouille et croise les étymologies d'un mot, ou déplore la disparition des livres; on le suit partout et dans tous ses déplacements, ainsi quand il repart, en croisade contre la marchandisation de l'art ou l'idolâtrie de l'image, et on se recueille tandis qu'il s'abîme dans l'insondable exploration d'un visage. Jean Clair ne tient pas en place, c'est un diariste ignorant le selfie autocentré et tant mieux, la part de l'ange, indisciplinée et volatile, touche à tout, requérant une curiosité large et scrupuleuse chez qui entreprend d'en rendre compte. A nous d'en honorer les signes. La plume incisive de l'académicien épingle chaque trace laissée par celles d'anges passés là, à portée de son jet. Sans rupture de continuité, ses chapîtres s'articulent entre eux, autour de cette fuite toujours relancée. Parle-t-il des mots d'abord, ceux-ci feront la transition avec le deuxième thème de l'ouvrage, de même que ce dernier introduira le troisième, et le troisième le suivant etc. L'écriture coule sous le regard, parce qu'elle relève le défi du titre: garder le lien. En même temps qu'elle nourrit, généreuse et précise, une réflexion profonde et vaste, où le lecteur puisera à l'envi des développements sur les animaux domestiques, Venise, les miroirs, ou le voyage en avion. Car c'est d'échange, de partage, qu'il s'agit entre les lignes, comme entre les très éclectiques matières de la table. La vie tisse entre elles, contre la mort, la nature de l'eau et celle du sol natal, les étymologies  du mot et de la mère, etc. si bien que lorsqu'il devient question de visage, de rêves ou de porte, c'est toujours de lien qu'il s'agit. La part de l'ange contient tout ce que la vie fait ainsi tenir debout et ensemble, et que les hommes défont hélas, quand ils perdent leurs origines paysannes ou monnayent la valeur de la gratuité, quand ils deviennent amnésiques et négligent la culture - c'est-à-dire la couture. Car notre civilisation coupe en un mot le fil rendant possible le tissu, intime ou social, que reprise heureusement parfois la parole psychanalytique, le liant de certains peintres ou les lectures d'un instituteur attentif comme un veilleur, ainsi que le présent "journal".

La part de l'ange
Auteur: Jean Clair
Editeur: Gallimard
Parution: 14 janvier 2016
Prix: 26 euros