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« Eloge du métèque » d’Abnousse Shalmani : questions d’identité…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : dimanche 10 novembre 2019 20:48 Affichages : 298

shalmaniPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Les interrogations fusent. « ‘’Seriez-vous devenue écrivain sans l’exil ?’’ ; ‘’ Vous considérez-vous française ou iranienne ?’’ ; ‘’ Qu’est-ce qui demeure d’iranien en vous ?’’ etc ». Abnousse Shalmani est arrivée en France en 1985 avec ses parents après avoir fui l’Iran de Khomeiny- elle avait alors à peine 8 ans. Aujourd’hui, elle est journaliste, réalisatrice et écrivaine- on l’a découverte en 2014 avec le formidable « Khomeiny, Sade et moi » et retrouvée en 2018 avec un premier roman, « Les exilés meurent aussi d’amour ». Elle se glisse à nouveau en librairies avec un essai réjouissant au titre follement explicite : « Eloge du métèque ». Un livre qui pose tant et tant de (bonnes) questions, en une époque où les populistes se montrent à visage découvert en Europe, où les mouvements politiques traditionnels se sont coincés dans des postures soit économique, soit morale…

Avec Abnousse Shalmani, c’est l’éloge de l’identité incertaine. Elle prend le problème (si toutefois ce serait un problème !) sans faux fuyant. Dans un récent entretien, elle a expliqué : « La gauche a du mal, autant que la droite, à voir l'immigré comme un être humain »- et de développer, en en faisant l’éloge, le concept du métèque : « Aujourd'hui, il ne reste plus que la figure de l'immigré, qui a exclusivement une dimension politique ou économique. Au départ, le métèque (du grec « métoïkos ») est un être solitaire, anti-communautaire, en rupture avec son pays d'origine et qui ne rentre pas dans les cases de son pays d'adoption. Le métèque est un peu la version aristocratique de l'immigration, mais c'est aussi une figure douloureuse, car seule ».
Dans ce texte brillant, l’auteure rend hommage à l’étranger. Elle n’hésite pas à convoquer aussi bien Romain Gary qu’Hercule Poirot ou encore Salman Rushdie. On y ajoute, avec Abnousse Shalmani, les exilé.e.s libres, celles et ceux qui, souvent avec brio et élégance, tirent la langue et aux racistes et aux communautaristes. Qu’on en finisse avec tous ces cintrés qui n’imaginent le métèque que comme un élément du « grand remplacement ». Qu’on en finisse également avec ces tenants du politiquement correct pour qui un immigré, un métèque est nécessairement une victime. Le sort de l’étranger, du métèque n’est pas vraiment un sujet nouveau : « Dès l'Antiquité, alors qu'ils étaient pourtant tous grecs, on voit que la figure de l'étranger s'avère dangereuse, rappelle Abnousse Shalmani. Les métèques étaient présentés comme arrogants, orgueilleux et différents ».
Dans la France contemporaine, il y eut Edouard Drumont (1844- 1917), Charles Maurras (1868- 1952), Maurice Barrès (1862- 1923) et, aujourd’hui, Eric Zemmour… Quand ils écrivent ou parlent des « déracinés », il y a comme une peur panique. Précision, alors, d’Abnousse Shalmani : « Nous devons vraiment être flippants. La France est un pays qui possède une culture forte, une longue histoire d'intégration- on a oublié que Picasso, Soutine, Modigliani, dont on se gargarise aujourd'hui, c'était de l'art métèque. C'est la nation de Hugo, de Balzac, de Stendhal, ce qui n'est pas rien ». Et il faudrait que cette France, cette nation panique face à trois métèques ?

Eloge du métèque
Auteur : Abnousse Shalmani
Editions : Grasset
Parution : 9 octobre 2019
Prix : 18 €

Métèque, ce mot accolé à tout ce qui n’est pas d’ici, à tout ce qui fait peur, à l’exotisme, à l’aventure, à la méfiance, à la traîtrise, au déracinement, ce mot tranquillement balancé aux visages trop burinés, aux mains calleuses, aux esprits libres, aux athées, aux juifs, aux Noirs, aux métis, aux Arabes, aux étrangers, aux vagabonds, aux clochards, est l’un des plus beaux mots du monde.