Une femme regarde les hommes regarder les femmes : un essai brillant sur la misogynie

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : jeudi 14 février 2019 23:33 Affichages : 970

une femme Par Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / En ouverture, des mots de Pablo Picasso : « Quand nous aimons une femme, nous ne commençons pas à mesurer ses membres. Nous l’aimons avec nos désirs… » On lit aussi des citations des peintres allemand Max Beckmann (1884-1950) et néerlando-américain Willem de Kooning (1904-1997). Belle entrée pour « Une femme regarde les hommes regarder les femmes », le nouveau texte de l’Américaine Siri Hustvedt, romancière, poétesse, essayiste, enseignante à la faculté de médecine Weill Cornell et, à la ville depuis 1981, compagne de l’écrivain Paul Auster. En onze chapitres denses, elle s’intéresse à quelques noms célèbres des arts plastiques- parmi lesquels des peintres, des photographes ou encore des cinéastes. Elle s’intéresse surtout à leur regard, dans leurs œuvres, sur les femmes- un regard souvent manipulateur, quasi prédateur. 

Pour son essai, Siri Hustvedt a « convoqué » Picasso, De Kooning, Beckmann mais aussi Jeff Koons, Robert Mapplethorpe, Pedro Almodovar, Wim Wenders, Louise Bourgeois ou encore Emily Dickinson. Femme de lettres et de sciences, elle expliquait récemment : « Nous transformons tout en féminin et masculin comme des catégories. La poésie est pour les femmes, la science est pour les hommes ; la salade est féminine, le steak est masculin, c’est cela ? Mais cela ne tient pas… » En ces temps de théorie du genre, de #metoo et #balancetonporc des deux côtés de l’Atlantique, le livre de Siri Hustvedt brille de pertinence. « Ce que les artistes disent de leur propre travail est fascinant, car cela nous raconte quelque chose au sujet de ce qu’ils croient faire, écrit-elle en préambule. Leurs paroles indiquent une orientation ou une idée, mais ces dernières ne sont jamais entièrement représentatives. Les artistes (de toutes sortes) ne sont que partiellement conscients de ce qu’ils font. (…) chez chacun d’entre eux, les femmes ont joué un certain rôle dans le processus artistique. (…) D’une façon ou d’une autre, leur créativité est hantée par la féminité ».
Au hasard des pages d’« Une femme regarde les hommes regarder les femmes », on lit aussi quelques formules définitives- exemple : « Une œuvre d’art n’a pas de sexe », complété par : « Le sexe de l’artiste ne détermine pas le genre d’une œuvre, qui peut être l’un ou l’autre, ou différentes versions de ces derniers ». S’interrogeant avec érudition et pertinence, Siri Hustvedt livre un essai sur la misogynie et, s’appuyant sur les questions plus que sur les réponses, montre que l’art n’est en rien universel et intemporel. La bonne façon de pointer, de planter immanquablement les misogynes… et de glisser une vérité définitive : « Si les femmes subissent de régulières humiliations, c’est qu’elles ne sont pas considérées comme des rivales et sont traitées comme si elles étaient de purs fantômes »…

Une femme regarde les hommes regarder les femmes
Auteur : Siri Hustvedt
Editions : Actes Sud
Parution : 6 février 2019
Prix : 21,50 €