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Sur l’écriture : Charles Bukowski, franchise postale…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : Essais, société et bien-être Mis à jour : dimanche 24 septembre 2017 15:03 Affichages : 1357

bukowskiPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Il n’a jamais fait dans la révérence, le baise-main ou le rond-de-jambe. Avec « Sur l’écriture »- une anthologie de lettres écrites rédigées sur près de cinquante ans, nous voilà embarqués, nous lecteurs, dans une formidable plongée dans le quotidien d’une star de la contre-culture : l’Américain Charles Bukowski.

Et en prime, on a droit à des jugements au lance-flammes sur les « vaches sacrées » de la littérature américaine. Au hasard des pages, on lit : « M. Noble (NDLR : éditeur américain) croit que j’essaie de paraître effronté et sexy quand je parle de “tripoter des seins plats”. Il n’y a pourtant rien de moins excitant, tout comme il n’y a rien de moins effronté. C’est une tragédie de la poésie et de la vie, ces seins plats… » ou encore : « ‘’Jouer aux dés avec Dieu’’ sera la dernière chose à faire quand l’air sera zébré d’éclairs violets et que les montagnes ouvriront leurs bouches pour rugir tandis que les fusées atterriront en enfer ». Voilà, comme ça, l’air de rien, dans un feu d’artifice de bons et gros mots, on prend une leçon d’écriture avec un fou furieux qui se prétendait inculte, qui s’était affublé du surnom de « vieux dégueulasse » et qui appréciait tant et tant la dive bouteille. Le fou furieux, c’était Charles Bukowski, Américain né en 1920, mort en 1994, romancier, poète, nouvelliste… et on le retrouve avec « Sur l’écriture », recueil de lettres qu’il a écrites entre 1945 et 1993- recensées parmi 2 000 par l’éditeur Abel Debritto.

Dans cette anthologie de textes inédits adressés sur presqu’un demi-siècle à des amis, son éditeur, des directeurs de magazines ou encore des « collègues » auteurs, ça fuse à tous les étages. Charles Bukowski, né Heinrich Karl Bukowski, auto-surnommé « le vieux dégueulasse », dégoupille avec joie et bonheur. Ses cibles : l’ « establishment », oui tout ce qui est établi, installé, récompensé, honoré, sacralisé… et au fil du temps, ses lettres le (dé)montrent, il ne craint pas de s’en prendre aux « vaches sacrées », plus particulièrement celles du monde de l’édition. De la bienpensance et du qu’en-dira-t-on, il n’en a que faire. La poésie ne l’intéresse guère- il le confesse : « L’idée est là mais j’arrive pas à transpercer la peau. Je reste à la surface. La poésie ne m’intéresse pas. Je ne sais pas que ce qui m’intéresse. Noyer l’ennui, j’imagine. La poésie à proprement parler me parait morte même si elle a belle allure ». Et c’est ainsi que « Buk » (un autre de ses surnoms) est devenu une star de la contre-culture, lui qui s’interroge : « Est-ce qu’un auteur à partir du moment où il est publié devient une propriété publique susceptible d’être fouillée sans préavis ou bien détient-il encore quelques droits à une vie privée en tant que citoyen qui paye ses impôts ? Serait-ce vulgaire de dire que le seul avantage à être artiste reste (encore) la possibilité de prendre ses distances vis-à-vis d’une société sur le déclin, ou s’agit-il simplement d’un concept tombé en désuétude ? »
Sa force ? Il assure la connaître : il est venu tard à l’écriture. La trentaine largement dépassée. Et il revendique haut et fort son inculture. Ce qui ne l’empêche pas de parler et écrire du bien de ses auteurs aimés : le Hemingway des débuts, D.H. Lawrence, Carson McCullers, Louis-Ferdinand Céline (avant qu’il ne finisse « en vieille mémère ») et surtout John Fante. Et de tirer au lance-missile sur Aldous Huxley (« Un rosbif sur-diplômé surestimé plutôt brillant, un écrivain plutôt divertissant »), Allen Ginsberg (« Ses histoires à la mord-moi-le-noeud sont rasoirs et orientées »), William Faulkner (« C'est très souvent de la merde, enfin de la merde intelligente, bien sapée aussi bidon qu'un tas de cire »), Ezra Pound (« Même les plus grands vivent parfois dans l'erreur")…
Evidemment, les attaques de Bukowski font, comme on dit aujourd’hui, le buzz. Mais dans « Sur l’écriture », on y découvre, on y croise, on y côtoie également d’abord un jeune homme inconnu et alcoolique notoire, ensuite un écrivain reconnu sur le tard et qui s’en satisfait. « Buk », c’était un homme abimé, cabossé- pour s’en sortir, il avait trouvé le remède : l’écriture. Il prévient : « Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre tu finis par faire de la merde. Je veux pas établir de règles mais s’il y en a une c’est celle-ci : les seuls écrivains qui ont du style sont ceux qui doivent écrire pour ne pas devenir fous ». Et au hasard de ses lettres, en toute franchise… postale, il évoque cette écriture, comment il envisage de l’aborder, ce qu’elle exigeait de lui- du travail, encore et toujours du travail, même s’il était accro à l’alcool et aux jeux d’argent… Avec Charles Bukowski, c’était très simple (et si compliqué) : il ne vivait pas de l’écriture. Il vivait pour l’écriture…

Sur l’écriture
Auteur : Charles Bukowski
Editions : Au Diable Vauvert
Parution : 14 septembre 2017
Prix : 20 €