To bite or not to bite : Joann Sfar en questions

Écrit par Julie Cadilhac Catégorie : (Auto)biographie Mis à jour : lundi 19 septembre 2016 19:11 Affichages : 1945

SfarPar Julie Cadilhac - Lagrandeparade.fr/ Parler de soi ne semble pas - en soi - un exercice tant difficile pour l'Auteur que l'on imagine toujours constitué d'un ego surdimensionné et d'une capacité accrue à l'épanchement diarrhéique de ses humeurs. Si se mettre à nu relève d'un désir plus ou moins conscient d'être vu à poil, force est de constater que toutes les exhibitions n'ont cependant pas le même effet sur le lecteur. Certaines dérangent franchement, d'autres dégoûtent tant elles négligent toute pudeur indispensable, certaines ennuient - parce que, franchement, le nombril des autres...- , il y a encore les risibles ou les maladroites ...et puis il y a celle que propose Joann Sfar. Jouissivement culottée, diablement personnelle et drôlement émouvante.

Joann Sfar y cause de son père récemment décédé : André Sfar, brillant avocat, juif pratiquant et...don Juan jusqu'à la moëlle. "Papa est né l'année où tonton Adolf est devenu chancelier : 1933. C'est l'année où pour la première fois on a découvert le monstre du Loch Ness. C'est l'année, enfin, où sortait King Kong sur les écrans. Mon père, c'est pas rien." Mais il évoque aussi sa mère dont il fut orphelin dès la petite enfance, son ex-femme, Sandrina, pour laquelle il exprime une touchante et sincère affection, une fiancée qui finit par n'en être plus une à la fin de la période d'écriture de ce récit autobiographique espiègle, des mentors côtoyés... ou jamais croisés en chair et en os, un producteur vide de sens et voleur de "clap" avec lequel il faut composer ...bref : "Comment tu parles de ton père" est une digression lyrique - où l'on croit surprendre des réminiscences de la prose exaltée d'Albert Cohen ( cité plusieurs fois d'ailleurs) -  où les mots s'invitent avec sincérité et authenticité, refusant tout tabou et secouant les préjugés de manière salvatrice. Tout y transpire un humanisme chevillé au corps et une bonne foi délicieuse. C'est un bouquin qu'on dévore tant l'auteur a du mordant et oscille avec bonheur entre la tentation de mordre ( "to bite" - cf le titre de l'article -) et le besoin de caresser et de rendre hommage.

Toute la vie on me coupe. Au prétexte que le lecteur va s'ennuyer, ou qu'on film ne doit pas dépasser deux heures. On m'impose cette réalité frustrante : tout doit finir. Même les livres. Alors je mets " à suivre" et ne termine jamais, en signe de révolte. On me coupe sans cesse. Je ne veux plus.

Faillible, pétri de contradictions et d'incertitudes, hypocondriaque à ses heures - et donc intrinsèquement masculin -, Joann Sfar revient sur son enfance, son adolescence, sa vie d'adulte et y sonde son rapport à son père,  souligne ses erreurs, ses regrets et soulève des interrogations psychanalytiques en les chahutant autant qu'en les prenant au sérieux. Il rend hommage au lien filial non pas en appliquant un filtre mensonger et consolateur qui nettoierait la réalité de ses imperfections...mais plutôt en constatant qu'en dépit d'elles, il n'y aurait voulu rien changer. Un livre-confession pour exorciser la douleur de la perte, cicatriser les plaies béantes des échecs, reprendre du poil de la bête, retrouver les larmes de ses yeux et la place de son zizi dans sa vie. C'est pas nous qui le disons, hein!

A force de minimiser Freud, on perd de vue nos zizis et on finit par ne plus rien comprendre aux charnières biographiques.

"Comment tu parles de ton père" est une lecture aussi surprenante que passionnante, à l'instar de tout ce que fait Joann Sfar. Auto-dérision, lucidité, franchise, sensibilité, humour : cinq qualités pour user en toutes circonstances d'un langage universel...ça donne envie - d'ailleurs- de tenter l'exercice pour soi, zizi ou pas, histoire de pousser l'introspection plus loin! Parler de l'autre - et d'autant plus si l'on se focalise sur les ascendants généalogiques - c'est bien connu, c'est une autre manière de parler de soi. Une vérité narcissique que le talentueux Joann Sfar a su exploiter avec pertinence et intérêt...puisqu'au final, cet épanchement a des airs de manifeste pour le libre-arbitre et la tolérance en toutes circonstances...

(Mon père) a prétendu, jusqu'à son lit de mort, qu'il ne se pardonnerait jamais " les milliers de femmes qu'il avait fait pleurer". Je crois l'inverse. Je crois qu'à la seconde où il rencontrait une proie, il savait très bien comment il l'abandonnerait, puisque c'était un homme organisé. Ma mamy n'aurait pas permis des relations durables. Il avait sa Maman qui prenait toute la place. Ces types-là ont leur maman, alors ils doivent laisser derrière eux des femmes en pleurs. Ça tombe bien, plein de filles adorent pleurer. Enfin, je crois. A chaque fois qu'il y avait le choix entre un brave type et mon papa, les filles ont choisi papa. A observer tout cela, il y avait mille choses à apprendre. Au lieu de passer une vie à tenter de prouver que mon père avait tort, j'aurais mieux fait de prendre des notes. Pas pour désespérer, ni de l'amour ni de la nature humaine, mais enfin cela m'aurait un peu aidé à comprendre les lois de l'attraction universelle.

Chapitre 23, Joann Sfar, Comment tu parles de ton père.

Comment tu parles de ton père
Editions : Albin Michel
Auteur : Joann Sfar
Prix : 15€
Parution : 17 août 2016

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