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Philippe Langenieux-Villard : des lauriers de la gloire au gouffre de l’oubli

Écrit par Félix Brun Catégorie : (Auto)biographie Mis à jour : jeudi 2 juin 2016 18:07 Affichages : 2116

La course à l'oubliPar Félix Brun - Lagrandeparade.fr/ En circulant aux abords du Stade de France à St Denis, on  risque d’emprunter la rue El Ouafi. Qui est ce personnage qui a donné son nom à une artère proche de ce prestigieux temple du sport, tout près de la rue Jesse Owens ?

Amhed Boughera El Ouafi est né le 15 octobre 1898 à Ouled Dejellal dans une Algérie colonisée par la France. En 1918, il est mobilisé dans l’armée française pour aller combattre sur le front… "Il n’est pas triste. Il n’a pas peur. Il est là où il doit être, parce que c’est la loi de la France et parce qu’il a l’âge de combattre pour elle." Lorsqu’il débarque en métropole, la guerre est enfin finie ; il s’engage alors dans l’armée qui va occuper après la signature de l’armistice du 11 novembre 1918, la Rhur. Depuis son enfance, Amhed pratique la course à pied, c’est une forme de culte…repéré pour ses aptitudes, il représente en 1923 son régiment pour une compétition militaire sportive. Il est remarqué pour ses capacités : "Je suis drogué à courir, comme toi à fumer. On peut pas s’arrêter." Dans notre pays en reconstruction il trouve un boulot aux usines Renault de Boulogne Billancourt…il faut bien vivre ; le sport ne rapporte rien sinon le prestige, les illusions et la gloire éphémère. Avec l’encouragement de ses camarades d’atelier, la bienveillance de la direction et une formidable volonté, Amhed va progresser et devenir un champion.

Chaque homme est à la recherche de sa passion. Lorsqu’il la trouve, elle l’emmène au bout du monde. Plus il s’y adonne, et moins il lui résiste. Elle est sa chance de réussir sa vie. Pour l’assumer, il accepte des sacrifices difficiles à imaginer ou à comprendre pour ses proches. Cette obsession peut prendre des formes obscures et conduire aux pires addictions. Elle peut aussi permettre des exploits et mener à la célébrité ou à la fortune.

En 1928, El Ouafi remporte le titre olympique du marathon à Amsterdam : "Amhed est là, sur la touche en sueur, une serviette sur le dos, les mains jointes. Il ne se lève pas, ne rejoint pas le cœur du stade. Il n’y a pas de drapeau français : on n’avait pas prévu. On n’avait pas imaginé." Trop discret, trop modeste le "petit Algérien", "le manœuvre de Billancourt", le " bougnoule" des banlieues. "Il a la victoire généreuse comme d’autres l’ont orgueuilleuse. Ce petit champion a un coeur de géant."
Auréolé de ses lauriers, il cède à la tentation du cirque Barnum aux Etats-Unis qui lui fait miroiter la fortune par des exhibitions athlétiques en défiant un ours à la course : l’échec du spectacle et la crise le renvoie en 1929 en France. Les règles de l’olympisme sont strictes et sévères, il est radié par le Comité Olympique Français. Avec un "ami", il achète un bistrot à Paris…son associé le gruge et il perd tout. Le malheur ne l’épargne pas, il est victime d’un grave accident de la circulation. Il est hébergé chez sa sœur à St Denis, invalide, sans ressources : "Il est devenu un homme qui attend sa mort sans la souhaiter et qui regarde la société sans lui appartenir ? Même la peur de manquer ne lui est plus familière. Il n’a rien, il n’est personne."
A Melbourne en 1948, Alain Mimoun devient à son tour médaillé olympique ; en 1957 il reçoit la Légion d’Honneur et invite El Ouafi : reconnaissance et générosité d’un immense champion qui, par son geste, rappelle la dimension et le souvenir de son modèle sportif : Amhed Boughera El Ouafi.
Dans une existence, l’être tombe plusieurs fois et se doit de se relever pour continuer à vivre. La gloire, la victoire sont éphémères, car soudaines, instantanées, et parfois inattendues : le champion a atteint le sommet et, malgré tout il faut continuer, durer, remporter d’autres trophées. El Ouafi, qui a porté haut les couleurs de la France, patriote naturel, est victime d’un attentat perpétré le 18 octobre 1959 par le FLN, alors que l’on fêtait ses soixante ans…il avait refusé de payer l’impôt révolutionnaire !
Philippe Langenieux-Villard réhabilite et ressort du gouffre de l’oubli la troublante et tragique histoire de ce sportif ; l’écriture est agréable et adaptée, un bon livre à quelques semaines des J.O, pour retrouver le vrai sens du sport et de l’olympisme.

La Course à l’oubli
Auteur : Philippe Langenieux-Villard
Editions : Héloïse d’Ormesson

Parution: 12 mai 2016 / Prix: 18€