Charmer, s'égarer et mourir : "M.A." sur le divan

Écrit par Catherine Verne Catégorie : (Auto)biographie Mis à jour : mercredi 25 mai 2016 12:33 Affichages : 2114

Marie-AntoinettePar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Vous saurez tout de Marie-Antoinette,. M.A. pour l'intime privilégiée qu'en est Christine Orban. Une intime qui se penche sur le cas "M.A.", ainsi qu'elle l'appelle dans le livre, comme sur une patiente. Elle-même est romancière, mais elle a un bon copain psy. Alors qu'y a-t-il encore à apprendre sur cette reine si célèbre?

Plein de secrets insoupçonnés. Dans pléthore de domaines. La matière foisonne. Il suffit de suivre l'auteur, ouvrant par ici une porte dérobée ou ramassant par là un soulier perdu, relevant une larme séchée sur une missive. L'objectif du livre : redonner vie à M.A., la regarder  "charmer, s'égarer et mourir" selon le mot de Lamartine. La voilà sous tous les angles, et les coutures de ses robes innombrables, du lever au coucher, avec ses animaux domestiques, dans la fièvre de ses amours contrariées, à l'instant de son arrestation, de sa dernière lettre, de sa montée sur l'échafaud... Tout y est.
La romancière décrit d'abord les états d'âme de la reine les plus secrets en les rêvant elle-même: ce à quoi elle peut avoir pensé en sortant de son procès, ses peurs et ses joies supposées une fois propulsée loin de chez elle aux côtés du Roi etc. Le corps est mis à nu aussi: nombre de révélations ici ont pour objet ses mentruations, sa première nuit à 13 ans avec le Roi, sa pelade suite à son arrestation, sa sexualité impossible avec son mari... Vous vous direz peut-être que rien ne vous est épargné. Mais à lui non plus, rien ne l'a été, ni idéalisation ni haine, ni fantasme ni humiliation. Il en est ainsi des femmes-objets. De cette femme à plus d'un titre publique, la biographe intime dresse un portrait romancé, dont elle ne voile pas la face triviale, voire obscène, telle que la réalité historique dont elle a épinglé tel ou tel détail d'archives en a été enregistrée dans l'intrusive mémoire collective.
La romancière s'inspire de ces traces objectives et extérieures pour tenter de rencontrer le vif cette fois de son sujet, la M.A. du dedans, celle qui éprouve, tremble, meurt. La dégageant du carcan sans affect de l'Histoire, la femme Christine Orban pose un regard tendre et solidaire sur la femme Marie-Antoinette, se demandant ce qu'elle-même aurait ressenti à son époque et à sa place, inventant une lettre qu'aurait pu inspirer Fersen à l'amoureuse éperdue, ou comparant leurs rapports de femmes à la maternité. Comme si la regarder de dedans soi en clarifiait la vision. La tentative peut être fructueuse: la vérité nue choisit parfois la voie détournée de l'imagination pour se donner à voir.
Outre ce parti pris pour la fiction romanesque, une démarche psy domine largement l'enquête biographique menée ici: de l'incapacité du roi à consommer leur mariage qui serait d'origine psychosomatique, au chien de Marie-Antoinette qui a dû remplir la fonction d'objet transitionnel, nombre de facettes du sujet -entendez de la patiente- "M.A." prêtent à interprétation analytique. Ainsi, de ce vécu, rien n'est laissé au hasard: corps et âme, chair et os, revoilà Marie-Antoinette comme par enchantement, nous charmant, nous égarant, et mourant sous nos yeux. C'est que pour l'auteur, écrire consiste à ressusciter. Certes, parler des morts, c'est toujours parler de celui ou celle qui nous hante. La littérature, entre autres arts, rend présent dans l'absence. D'aucuns y voient là même l'origine du geste artistique. Réalité historique ou fiction? Peut-être bien que la plus belle littérature naît d'une profonde et ineffable hantise. Et tout le reste est biographie.

Charmer, s'égarer et mourir
Auteur: Christine Orban
Editeur: Albin Michel
Parution: 1er avril 2016
Prix: 19,50 euros