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Chez les Weil : "ceci n'est pas une biographie"

Écrit par Catherine Verne Catégorie : (Auto)biographie Mis à jour : dimanche 22 mai 2016 13:37 Affichages : 1980

Sylvie WeilPar Catherine Verne - Lagrandeparade.fr/ Ceci n'est pas une biographie, avertit-on dans l'à propos. Bien sûr que c'en est une. Au sens des plus étymologiques:  une vie, écrite. Une durée vécue, vraiment vécue, qui se trouve rétro-éclairée par l'écriture, une vraie écriture. Bref, pas de doute: une vraie biographie.
La biographe, Sylvie Weil, une vraie dame qui existe vraiment, est même celle qui a partagé la vie de ceux dont elle relate le souvenir: André et Simone Weil, son père et sa tante. Inutile de s'arrêter sur les destinées célèbres de ces deux-là, tout a été écrit, répertorié, archivé. Alors quel est le sujet de cette biographie non-académique? Tout le reste, ce qui advient via le geste littéraire, la vie entre les lignes justement, des histoires de sucrier introuvable, des recettes de carpe farcie, des anedoctes du quotidien familial.
Parce que la biographe est aussi et surtout un vrai écrivain. On entre ainsi à la suite de l'auteur dans la vie des siens, par la petite porte de derrière, l'affective, la tendre, l'impertinente. La vraie. Qui nous y attend? De vrais "personnages" donc: grands-parents juifs recyclés en copistes appliqués des écrits de leur philosophe de fille, père génial perché dans des sphères - mathématiques-, et illustre tante philosophe dont Sylvie serait le vivant copié-collé.
D'accord pour la bio. Quel rapport maintenant avec la graphie? Tout: la vie des Weils s'énonce essentiellement par écrit. Logos et équations confondus, elle se note, se copie, se publie. Les sentiments forts du père même se disent, quand ils se disent, par page interposée. Mult lettres toujours capitales et cahiers voyageurs s'égrènent au rythme des jours et des générations, d'Europe en Amérique, tissant ou distendant le lien familial. Le noeud de cet entrelacs, son point de ralliement en est aussi l'agent, c'est l'écrivain-biographe, qui s'élabore en sujet discret à la façon des équilibristes, dans un entre-deux génétique pas toujours confortable, prise entre ces deux radieux héritages qui feraient de l'ombre à plus d'un. Fille de, nièce de. La voilà même qui remonte à l'occasion la piste des textes généalogiques: petite-fille de. Encore des papiers. Toujours du papier. La vie en semble faite au fond. C'est sur ce fond que se font et se défont les plis du destin. L'oeuvre biographique en constitue le recueil explicite. Parfois elle est bien inspirée de prendre la forme de fragments comme ici et non de récit continu: ne vient-elle pas recoller ensemble des bouts épars de vie-de papier? Sans doute est-ce en ce sens que Sylvie Weil relève-t-elle le défi biographique, en venant enfin copier-coller ce qui s'était demantelé, morcelé, perdu. Car la mémoire littéraire a ceci de magique, elle ramène à la vie les membres fantômes des familles désunies. Celle de Sylvie Weil, espiègle comme son inégalable écriture, "présente" à la conscience de très jolies images improbables et rêvées, de tante lui révélant en visite son incroyable origine ou de promenades au milieu de cerisiers japonais avec un père vieilli dont la canne s'obstine à se décoller. Elle aussi. Tout fout le camp. L'écrit seul retient, à force reliures serrées, ficelant de petits paquets, un peu du jaillissement foisonnant de la vie. Il le mime, il le ranime, il construit de la présence dans l'absence. C'est même là toute la beauté et l'émotion de la démarche biographique adoptée ici, cette vocation inlassable à ramasser et faire tenir ensemble ce qui s'était éparpillé. Nostalgie quand tu "nous tient"! Sans doute n'est-il de bon biographe qu'écrivain.

Chez les Weil

Auteur: Sylvie Weil
Editeur: Buchet-Chastel
Parution: 2009
Prix: 8,70 euros