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Des nouvelles du Professeur Choron : les coulisses d'Hara-Kiri

Écrit par Guillaume Chérel Catégorie : (Auto)biographie Mis à jour : samedi 8 septembre 2018 10:34 Affichages : 120

professeur choronPar Guillaume Chérel - Lagrandeparade.fr/ Comme ces autres trublions : Coluche, Gainsbourg et, dans une moindre mesure, Jean-Edern Hallier, cet hurluberlu de professeur Choron, alias Georges Bernier, manque à tous les plus de 40 ans. Cet électron libre était capable de faire rire un mort ! Avec son crâne chauve et son fume-cigarette, on n'ose imaginer ce qui se serait passé, si lui l'ancien militaire engagé, s'était trouvé face aux massacreurs de Charlie... Le professeur Choron symbolise à lui seul une époque révolue, que tentent de ressusciter Jean-Marie Gourio, son fils spirituel (auto-déclaré), et la bande à Groland, sur Canal +. Pour les plus jeunes, le professeur Choron, c'est cet ancien maquereau devenu gigolo-alcoolo-rigolo. Pour ce qui est de la picole, il en connaissait un rayon, le pochtron-Choron, à l'instar de Gourio, qui a tiré de ses « brèves de comptoir » une mine d'or d'humour in vivo le bistrot.
Mais le professeur Choron, c'était bien plus que ça évidemment : « On faisait ce qu'il avait envie qu'on fasse, pour lui faire plaisir », résumait l'anar Cavanna, avec qui il a formé un duo improbable, puisque son acolyte alcoolique fut militaire et engagé. C'était surtout un travailleur acharné : « dur comme l'enclume, agile comme l'anguille » (Cavanna encore), qui négociait avec les créanciers – qu'il entourloupait avec ruse –, gérait les multiples procès et interdictions de paraître, supervisait la fabrication (les relations avec les imprimeurs, les NMPP et les kiosquiers), la comptabilité, les fournisseurs, les salaires des colporteurs, les dessinateurs pigistes... Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce ne fut pas une partie de rigolade : pas étonnant qu'il en ait perdu ses cheveux... Il a même pensé au suicide, comme Cavanna d'ailleurs, qui s'est heureusement raté.
Voici l'envers du décor : "Vous me croirez si vous voulez", publiée en 1993, que les éditions Wombat ont eu la bonne idée de rééditer, est plus qu'une bio. C'est la voix même du professeur Choron qu'on entend, grâce au talent d'auteur de son prête plume, qui reproduit fidèlement son langage parler, on ne peut plus imagé : « J'ai toujours été amoureux des putes. Je faisais tous les quartiers de Paris, plusieurs fois dans la journée. A cette époque-là, il y avait des putes partout, que ce soit à la Nation, la République, la Bastille, sur les grands boulevards. Tu avais des putes dans tous les coins. Et j'étais connu (...) On décide de faire un journal qui sera d'abord vendu par des colporteurs, pour les premiers numéros, mais avec l'espoir qu'il soit un jour dans les kiosques. On cherche un titre (...) du genre Arquebuse ou Fer de lance. Finalement, c'est Hara-Kiri. Court et choc (...) - comme le suicide de Mishima ndla – Une bande de jeunes mecs, ne croyant en rien, n'ayant pas peur de vider un tonneau de pinard. ». Cavanna et Choron rêvaient d'égaler Mad, le magazine satirique américain. Ils ont créé un style à la française, entre Rabelais et San Antonio...
Les coulisses du canard « Bête et méchant » ce sont des prises de risques financières quotidiennes, dans une France d'avant et après le général De Gaulle. Hara-Kiri a non seulement accompagné Mai 68 mais il l'a devancé, quasiment inspiré... en moins utopique et beaucoup moins sérieux. Hara-Kiri c'était un bouillonnement d'idées farfelues, de liberté et de créativité quasiment sans limite. Le Professeur Choron avait une cinquantaine d'idées à la minute (le « Bal tragique à Colombey », c'est lui) et un appétit démesuré pour la provocation qui aidait le talent des autres à éclore : Vuillemin, Jean-Marie Gourio, donc, Reiser, Gébé, Topor, Wolinski, Siné, Fred, ou Jacky Berroyer, pour ne parler que ceux-là. Sans oublier les invités : Coluche, Romain Bouteille, Renaud, Patrick Dewaere... Et il n'y avait que deux hommes assez fous pour mener cette bande de sauvages : Cavanna et Choron ! Deux zigs encore plus dingues que les autres.
D'une sincérité rare, les mémoires tragicomiques du Professeur Choron livrent une hallucinante contre-histoire de la France, des années 1930 aux années 1990. Issu d'une famille modeste, fils d'une mère garde-barrière, ouvrier itinérant, vagabond, puis petit voyou, arnaqueur, proxénète, Bernier raconte sa jeunesse misérable et la sale guerre d'Indochine, où il s'engage de 1949 à 1952. Réformé de l'armée pour tuberculose, c'est sur le pavé de Paris qu'il croise la route de François Cavanna (auteur des « Ritals »), avec qui il créera Hara-Kiri (1960-1985) puis Charlie hebdo (1970-1982) : deux titres incontournables de l'humour à la gauloise. Partisan de l'humour et de l'amour libre, Choron n'avait rien d'un hippie, encore moins d'un soixanthuitard. C'était une sorte de Monsieur Loyal punk. Un clown nihiliste. Un érotomane hédoniste. Un poivrot salace et grivois. Plus bête, à dessin... que méchant. Un homme libre, tout simplement. Un grand chevaliersenfant qui avait su trouver une bande afin d'affronter la bêtise humaine. Parmi eux : Wolinski. Toujours aux éditions Wombat, Pacôme Thiellement publie un texte inédit :"Wolinmélancoliski", en réédition, également, de "Tous les chevaliers sauvages", sur ce génie du dessin, amoureux des femmes, qui a été tué par arme à feu... Comme son père, en Algérie. Ce dernier par un militant communiste, qu'il venait de virer pour raison économique, et pas politique. Ce même Wolinski allait pourtant dessiner à la Une de l'Humanité, des années durant, au grand dam de ses amis libertaires. Lui, le néo-bourgeois de Saint-Germain-des-Près... La génération Hara-Kiri-Charlie n'était pas à un paradoxe et une contradiction près. Signalons, toujours chez Wombat, une autre réédition (leur spécialité : voir les œuvres complètes de Topor) : "Ma chienne de vie", de l'écrivain dessinateur américain James Thurber, pilier de la rédaction du New Yorker, durant plus de trente ans. Sans oublier "La dernière fleur", parabole en images traduite par Albert Camus, toujours de James Thurber : collector !

Professeur Choron, avec Jean-Marie Gourio : Vous me croirez si vous voulez
Editions : Wombat
297 pages
Prix : 22 € / Parution : 20 septembre 2018

Tous les Chevaliers sauvages, suivi de Wolinmélancoliski
Editions : Wombat
Auteur : Pacôme Thiellement
188 pages
Prix : 20 € / Parution : 20 septembre 2018

Ma chienne de vie
Editions : Wombat
Auteur : James Thurber
151 pages
Prix : 15 €