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Qui a tué mon père : Edouard Louis, entre amour et politique…

Écrit par Serge Bressan Catégorie : (Auto)biographie Mis à jour : mardi 22 mai 2018 05:18 Affichages : 289

Eduard louisPar Serge Bressan - Lagrandeparade.fr / Sans détour, il annonce s’être fixé pour objectif d’« empêcher le lecteur de détourner le regard ». Ce qu’Edouard Louis, 25 ans, avait réussi en 2014 dès son premier livre, « En finir avec Eddy Bellegueule » (300 000 exemplaires vendus) et qu’il avait renouvelé en 2016 avec « Histoire de la violence ».

Ce qu’il tente, ce printemps, avec « Qui a tué mon père », son troisième livre- extrêmement bref, à peine 90 pages. Et voilà, une fois de plus, un texte qui fait débat : à peine publié qu’il était encensé par certains et descendu par d’autres. Il est l’invité principal de la seule émission littéraire fréquentable de la télé d’en France ; aux Etats-Unis, il remplit les amphis là où d’autres auteurs français n’attirent que trois personnes, et chaque mardi de juin et juillet prochains, il sera comme « Visiting Professor » à l’Université Libre de Berlin où il animera le séminaire « Histoire de la littérature. Histoire de la violence » et évoquera les travaux de Toni Morrison, Didier Eribon, Marguerite Duras, Svetlana Alexievitch, Tash Aw, Ocean Vuong,… Le jeune auteur est irritant, il pratique l’autofiction comme Annie Ernaux ou encore Christine Angot. Mais là où cette dernière donne l’impression à chacun de ses livres de mettre d’abord en scène sa vie puis de la raconter, Edouard Louis plaque sur la sienne un discours philosophico-politique. Et, avouons-le, ça déménage avec cet auteur qui affirme : « Je ne rejette pas la fiction, je pense simplement que mon rôle à moi, c’est de faire autre chose. Il y a aujourd’hui à l’échelle mondiale, avec Knausgaard, Ta-Nehisi Coates ou Svetlana Alexievitch, un mouvement très important autour de la question de la littérature et de la vérité. Comment peut-on utiliser les outils de la littérature pour dire le vrai, pour dire l’expérience vécue ? »…

Cette fois, donc, il raconte son père. Ce père que, pendant de nombreuses années, il n’a pas vu. Il précise que ce n’est pas « à cause d’un événement en particulier mais à cause de la distance sociale, de la distance de classe, qui s’était instaurée entre nous. J’étais étudiant en sociologie et en philosophie à Paris, il n’avait jamais pu étudier, le système scolaire l’avait chassé à 14 ans… » Dans les deux premières parties, c’est un mix de souvenirs d’hier et de choses vues d’aujourd’hui. Ainsi, il y a là ce père, à peine 50 ans, ayant les pires difficultés à se déplacer, aidé par un appareil pour lui éviter un arrêt cardiaque, tout ça après avoir été victime à 35 ans d’un accident du travail- un poids tombé de la chaîne lui a broyé le dos… Avec Edouard Louis, c’est la plongée au plus profond de la France « d’en bas »- comme, un jour de mauvaise inspiration, l’avait définie un ancien Premier Ministre…

Chez Louis, surgissent les flashs. Ce père présent et absent. Ce père dont on guette la voiture- a-t-on une folle envie qu’il rentre ? espère-t-on qu’il reste loin ? Ce père qui pique une crise quand, gamin, son fils fait un mini-concert devant la famille réunie, habillée en fille. Ce père dont les rares (les seuls) moments de complicité avec son fils sont les instants dans la voiture quand tous deux écoutent une cassette de Céline Dion. La chanteuse québécoise, idole du père d’Eddy- qui deviendra Edouard… Au hasard des pages, on trouve aussi l’explication de ce prénom « Eddy ». Un prénom choisi et donné par le père, parce qu’« Eddy », ça sonne masculin, ça laisse présager un homme, un vrai alors qu’Edouard, le prénom que se choisira plus tard l’auteur, c’est pour les classes sociales d’en haut. « Faut vous dire, Monsieur / Que chez ces gens-là / On n´cause pas, Monsieur / On n´cause pas, on compte », chantait Jacques Brel. Oui, on compte surtout en fin de mois quand il reste tout juste 5 euros dans le porte-monnaie. Alors, on envoie le gamin chez la voisine pour qu’elle donne un paquet de pâtes…
Livre-vie implacable, « Qui a tué le père » tombe malheureusement dans sa troisième partie dans un discours politique radical. Edouard Louis, alors, n’est plus écrivain, il enfile l’habit du militant (sympathisant un temps du NPA, le Nouveau Parti Anticapitaliste d’Olivier Besancenot) et mitraille à tout-va. Pourquoi pas… et libre à lui de cibler des hommes politiques comme Jacques Chirac, Xavier Bertrand (ancien Ministre de la Santé), Nicolas Sarkozy, François Hollande, Myriam El Khomri (ex-Ministre du Travail) et Emmanuel Macron d’être les premiers responsables de l’état dans lequel se trouve son père retrouvé- il explique : « Même si je me plains d’un gouvernement, un gouvernement ne va pas m’empêcher de me faire soigner ou de manger… Mais mon père, oui. Et c’est parce que la plupart des écrivains n’ont jamais ressenti aussi violemment les effets de la politique sur leur corps que la politique est aussi absente de leurs livres ». Mais, très bon écrivain, Edouard Louis n’est pas (du moins, pour l’heure) pamphlétaire- ainsi, dans la troisième partie de « Qui a tué mon père », le style est caricatural. Ce qui ne manquera pas de relancer le débat (éternel) sur le rôle et la fonction de la littérature…

Qui a tué mon père
Auteur : Edouard Louis
Editions : Seuil
Parution : 3 mai 2018
Prix : 12 €